Symbolisation, représentation, mémoire


I. Introduction

La symbolisation serait un processus qui transpose une représentation en symboles. Cette définition succincte pose au moins trois questions : Quelle est la nature de cette transposition ? De quelle représentation parle-t-on ? Et que sont ces symboles ? De plus, la dynamique analytique (notamment la cure), en œuvrant sur la temporalité interne d’un sujet, interroge la symbolisation dans sa dimension de processus. A l’appui d’une clinique de psychotiques en psychiatrie interne, à l’hôpital, notre propos interrogera cette définition pour reconsidérer le statut de la symbolisation en regard de la mémoire : de fait, les déficiences et imperfections de mémoire (et en particulier l’échec du souvenir) semblent liées à des carences de représentation qui affectent le processus de symbolisation (le stimulent ou le transforment). Dès lors, quelles implications cliniques sur la mémoire résultent-elles de la symbolisation ?


II. Prémices de définition

Au préalable, en quoi la représentation symbolique se différencie-t-elle de toute autre représentation ? De même que le symbole est mis à la place d’une idée ou d’un affect (et sur ce point, référons-nous à l’étymologie grecque du mot symbole : le « symbolon » était un morceau de tesson qui signifiait l’hospitalité amicale entre deux familles), de même la représentation symbolique est mise à la place de la représentation directe d’une scène. Elle est un intermédiaire entre l’idée (et l’affect qui lui est associé) et sa représentation brute. Le symbole remplace l’acte quand il fait défaut [1] ; la représentation symbolique remplace la représentation « brute » quand elle fait défaut. En somme, la représentation symbolique naît du refoulement. Or le symbole n’est pas un signe comme un autre : à l’instar d’Hegel [2], il convient de distinguer signe et symbole. Tandis que les symboles mathématiques et logiques ne sont que des signes [3], le symbole clinique réside dans un lien de signification commune entre représentant et représenté, lien qui motivera le rapprochement et la substitution.


Le processus de symbolisation consisterait en une retranscription indirecte (car biaisée) d’une scène traumatique en images. En revanche, un paroxysme d’angoisse occulterait toute représentation, même figurée, au profit de la réitération de scènes. Le moteur de toute symbolisation serait alors l’affect, mais un affect régi par un seuil quantitatif - la différence de degré engendrant cette fois une différence de nature : trop peu d’affect n’engendrerait pas de symbolisation, et trop d’affect (dans l’angoisse [4]) empêcherait l’accès à la symbolisation.

Il appert donc que dans la symbolisation névrotique, les carences de mémoire et l’échec du souvenir dus à un événement traumatique [5] connaissent deux sorts, en fonction de l’intensité du trauma et des affects sollicités. Le premier est l’angoisse, à savoir la paralysie de toute forme de représentation, même symbolique. L’échec de toute représentation conditionnant l’échec de toute symbolisation, alors toute symbolisation est tributaire d’une représentation initiale. La manifestation de l’intensité d’angoisse opère en acte, par exemple dans des conduites de reproduction, comme chez ce patient schizophrène, M. K., qui tenta de défigurer une infirmière en lui jetant un couteau sur le visage. Le second est la symbolisation. Elle se met en place à partir de l’échec de la représentation directe du traumatisme, qui conduit alors à l’élaboration d’une représentation indirecte dans la symbolique. Ainsi, un patient paranoïaque, M. G., qui avait le même désir que M. K. de « tuer sa mère », symbolisa ce désir dans le vœu de la transformer par la chirurgie esthétique, tout en se disant « le fils adoptif de Claudia Schiffer ». Dans ce cas, les affects traumatogènes sont moins puissants que l’angoisse, même si une part d’angoisse peut être présente. L’angoisse, à la différence de la peur, n’a pas d’objet défini. Or, dans la symbolisation, il y a un objet défini, quand bien même il s’agit d’un objet détourné, perverti.

Il convient pourtant de distinguer représentation symbolique et représentation métaphorique. Le symbolique est en deçà du champ du langage et est le qualificatif de la représentation « indirecte », tandis que le métaphorique concerne le langage : un nom mis pour un autre, la production de mots, et l’inventivité linguistique (et en ce sens, le métonymique n’est qu’une spécification du métaphorique). Néanmoins, la similitude entre la représentation (symbolique) et le langage (métaphorique) est l’opération conjointe de déplacement et de condensation [6].

En conséquence, le moteur de la symbolisation est le refoulement, mais un refoulement raté (initié par l’affect « juste mesure », ni trop, ni pas assez, mais juste assez pour relever du registre traumatique), qui ne se convertit pas en seuls symptômes physiques (comme dans l’hystérie de conversion) ou en réitération de scènes, mais en une représentation mentale.


III. Les ordres de la symbolisation

Plusieurs niveaux opèrent donc :


1. L’échec de la symbolisation : ordre actant (en acte). Si le traumatisme est tel qu’il ne supporte pas la représentation, et que le refoulement réussit, alors la symbolisation n’a pas lieu et le traumatisme ne se laissera voir qu’en traductions corporelles et physiologiques (symptômes de l’hystérie de conversion) ou en réitération de scènes (perversion).


2. La symbolisation en représentation : ordre symbolique ou figuratif indirect (représentation indirecte).

En revanche, si le refoulement n’est que partiel et laisse la voie libre à l’élaboration d’une représentation indirecte, alors le processus de symbolisation a lieu [7]. Prenons l’exemple de M. A., un patient schizophrène : chaque fois qu’il se masturbe, dit-il, il ne parvient jamais à éjaculer, car il est persuadé qu’une femme, à l’aide d’une télécommande, l’en interdit. Lors d’un entretien, il reconnaîtra que cette femme est sans doute sa propre mère. Tout symbole a ainsi un lien indirect avec le vécu traumatogène du sujet.


3. La symbolisation en mots : ordre métaphorique.

Ensuite, le sujet, et particulièrement l’analysant, travaille sur la traduction langagière de cette représentation, qui n’avait de signifiant que figuratif et interne au sujet. Dès lors, le langage de la symbolisation est métaphorique, la « femme à la télécommande » figurant la mère, dans le cas de M. A.


4. La symbolisation décryptée : ordre logique et ordre figuratif direct (représentation directe).

Enfin, le travail analytique consiste à décrypter la métaphore, afin d’en saisir la portée et la signification. Ainsi, M. A., en travaillant sur ses dires, verra que la « femme à la télécommande » n’est autre que sa propre mère, et comprendra que son impuissance sexuelle provient de cette peur qu’il a de sa mère, et de sa représentation afférente (ce que nous appellerions « surmoi maternel »). Cette élaboration est le passage du langage d’ordre métaphorique au langage d’ordre logique [8].

Ainsi, la redécouverte du souvenir de l’événement traumatique refoulé devient de plus en plus probable au fur et à mesure de la gradation de ces différents ordres (de l’ordre actant à l’ordre logique). C’est pourquoi la signification logique de la métaphore accompagne souvent (à moins qu’elle ne la conditionne) la redécouverte du souvenir de l’événement traumatique refoulé.


IV. Symbolisation et psychose

Le propre du symbole est donc d’opérer par correspondances analogiques. Conformément à ces substitutions analogiques, un symbole sera privilégié à tout autre par un sujet pour correspondre à la représentation, ainsi qu’à l’idée et l’affect qui lui sont associés [9]. L’analogie dit en même temps qu’elle dissimule, et la fonction de dissimulation est primordiale, en ce qu’elle autorise des réaménagements psychiques « confortables ». En somme, la symbolisation substitue à la représentation initiale une autre représentation, tout en conservant l’affect initial qu’elle associe à cette nouvelle représentation. Cette confusion introduite par le psychisme permet de préserver un équilibre « métastable » [10] face à la lésion traumatique, en un temps donné [11].

Dans ce cadre, l’objet de la cure analytique consisterait en l’accueil, voire la convocation, d’une retranscription de cette représentation symbolique en mots, en langage métaphorique. La nature de cette retranscription demeure extrêmement problématique : qu’est-ce qui justifie, sinon motive, le « saut » de la représentation symbolique au langage métaphorique ? Ou plutôt quelles sont les conditions du passage du figuratif interne au langage ? Pourquoi semble-t-il plus aisé de figurer (en un dessin, en art…) que de dire ? Enfin, ne pourrait-on pas distinguer plusieurs natures de métaphores et, plus particulièrement, une spécificité de la métaphore psychotique ?

Tout d’abord, il convient sans doute d’analyser la différence essentielle entre névrose et psychose dans les conditions d’accès à la métaphore linguistique, ce qui laisse supposer que la symbolisation n’y est pas de même nature. De fait, la spécificité du psychotique sera de prendre la métaphore au pied de la lettre et de lui donner « corps ». Dès lors, l’une de nos hypothèses consistera à emprunter la distinction entre originaire et primaire qu’opère Piera Aulagnier [12], afin de l’appliquer à la symbolisation.

Aulagnier distingue en effet trois processus de « métabolisation » de l’activité de représentation, en fonction de leur apparition temporelle. L’originaire recèle la représentation « sensorielle » (le pictogramme) ; le primaire, le phantasme (la figuration) ; le secondaire, l’énoncé (l’idée). Dans l’originaire, un éprouvé du corps qui accompagne une activité de représentation donne lieu au pictogramme, qui perdurera tout au long de l’existence, malgré les processus primaire et secondaire. Ne pourrait-on pas alors distinguer des niveaux de symbolisation : un niveau de symbolisation originaire et un niveau de symbolisation primaire ? Dans la névrose, la substitution de représentation aurait lieu, dans la plupart des cas, à un niveau primaire. Le névrosé se réfèrerait ainsi, dans son usage de la métaphore, à que nous appelons la symbolisation primaire. En revanche, la psychose se caractériserait très souvent par une représentation « sensorielle » et, ce faisant, empreinte d’originaire (ce qui ne saurait signifier qu’elle n’emprunte qu’à l’originaire). Le psychotique, connaîtrait alors, pour alimenter son délire, la symbolisation originaire, et projetterait dans la réalité une image proche de sa représentation pictographique. Dans la psychose, la relation de l’énonçant à l’acte d’énonciation aurait toujours un rapport avec l’originaire.A ce sujet, Aulagnier note chez le schizophrène une « sorte d’étrange réification du flux discursif. » [13]

Par exemple, notre patient paranoïaque M. G. employa, un jour, en entretien, l’expression « il ne faut pas gober des œufs » pour dire qu’il ne fallait pas chercher à comprendre l’origine des choses… La métaphore ici relève de la symbolisation originaire, dans la mesure où il s’agit de l’évocation d’une représentation sensorielle où l’oralité prime, donc d’une image pictographique. Mais l’on pourrait également convoquer dans les Mémoires d’un névropathe de Schreber certains passages comme celui-ci : « il y eut, d’autre part, un temps où les âmes qui s’étaient branchées sur moi par les raccordements de nerfs, épiloguaient sur une prétendue pluralité, chez moi, de têtes (à savoir que j’aurais possédé plusieurs individualités sous un seul et même crâne), ce qui les faisait aussitôt s’enfuir effrayées en criant : « Au nom du ciel, un homme à plusieurs têtes ! » » [14]. La métaphore des raccordements de nerfs évoque une symbolisation originaire (sensorielle) et ce, d’autant plus que ces âmes « parlent » à l’intérieur de Schreber (hallucinations auditives). La métaphore de la pluralité des têtes est aussi une symbolisation originaire de l’intrusion de la parole de l’autre à l’intérieur du psychisme de l’ «infans».

Le référent métaphorique du psychotique serait donc l’originaire à travers le pictogramme, quand celui du névrosé serait le primaire à travers le phantasme. La distinction entre ces deux natures de symbolisation permettrait, ainsi, d’expliquer la différence entre névrose et psychose dans le recours au langage. D’autre part, Aulagnier distingue, à juste titre nous semble-t-il, un primat du représentatif (qui relève de l’originaire) sur l’accès au langage (qui relève du secondaire). Dans la mesure où nous posons comme hypothèse que la symbolisation psychotique s’enracine davantage dans l’originaire, le recours à une forme d’expression graphique, voire artistique, semble plus aisé qu’un énoncé pour exposer la représentation mentale. Car la représentation, contrairement à l’abstraction requise par l’énonciation, s’ancre originellement dans le sensible (sensorialité et affectivité présentes dans le pictogramme).

Conclusion

C’est dans cette perspective que la mémoire joue un rôle central. Car, si la symbolisation est pour le sujet le moyen de refouler partiellement une représentation traumatogène, elle la dissimule en conséquence, et la modifie jusqu’à créer par la suite des illusions de mémoire. Nous pouvons ainsi invoquer la nécessité d’établir une typologie des illusions mnésiques. L’illusion mnésique dans la névrose obéirait ainsi à la substitution de la représentation en une représentation symbolique dans le primaire, tandis que la psychose, aux prises avec une mémoire originaire qui n’a pas encore accédé au phantasme, serait moins dans la substitution que dans la création de souvenirs.


Bibliographie

Aulagnier P. (1975) La violence de l’interprétation, 7ème éd., Paris : PUF, 2003 : 363 p.

Freud S. (1895) Études sur l’hystérie, 15ème éd., Paris : PUF, 2002 : 254 p.

Freud S. (1900) L’interprétation des rêves, 2ème éd., Paris : PUF, 1967 : 573 p.

Hegel G. W. F. (1842) Cours d’Esthétique, tome I, trad. J.-P. Lefebvre et V. von Schenck, Paris : Aubier, 1995 : p. 399-567.

Lacan J. (2004) Le Séminaire X, Paris : Seuil, 2004 : 390 p.

Roussillon R. (1999) Agonie, clivage et symbolisation, 2ème éd., Paris : PUF, 2001 : 256 p.

Schreber D. P. (1903) Mémoires d’un névropathe, 2ème éd., Paris : Seuil, 1985 : 389 p.


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Notes [1] Ce même « symbolon » disait l’hospitalité quand elle n’est plus là, à distance, comme un gage de foi. [2] In Hegel G. W. F. (1842) Cours d’esthétique, Paris : Aubier, 1995 : p. 405-420. [3] Puisque le rapport entre le signifiant et le signifié est à l’origine purement arbitraire, de même que dans le langage. [4] Qui est bien entendu un affect. Se reporter à ce sujet à Lacan J. (2004) Le Séminaire X, Paris : Seuil, 2004 : p. 24. [5] J’entends par « événement traumatique » tout ce qui déstabilise le psychisme au point de lui infliger une « violence », en référence à Aulagnier P. (1975) La violence de l’interprétation, Paris : PUF, 2003 : p. 40. [6] De la même façon que se pose la question du passage entre représentation symbolique et langage métaphorique, se pose celle des liens entre symptôme physique et symbole. Alors que le symbole ne se caractérise que sous l’aspect d’une représentation mentale le symptôme physique, en revanche, se donne à voir comme la traduction physiologique du symbole, de même que la métaphore est la traduction linguistique du symbole. Traduction ne signifie pas ici stricte équivalence, mais passage (avec déplacement et condensation) d’un élément signifiant (de sens) d’un ordre à un autre (en l’occurrence, de l’ordre symbolique à l’ordre somatique ou métaphorique). La nature de cette retranscription de la représentation en élocution (ou de l’ordre symbolique à l’ordre métaphorique) demeure problématique. Dans l’hystérie de conversion analysée par Freud à ses débuts aux côtés de Breuer, l’énigme réside en ce que la représentation qui est rejetée lors du refoulement a des effets sur le corps, c’est-à-dire que le symbole (la représentation substitutive à la représentation refoulée) se convertit en symptôme physique (et le « regard perçant » donne à l’hystérique une douleur pénétrante au front…). Dès lors, si le symptôme physique est un symbole converti physiologiquement, alors que la métaphore est un symbole converti linguistiquement, il convient donc de travailler sur le symptôme physique comme on travaille sur la métaphore : à quelle représentation mentale est-il associé ? Que signifie-t-il ?

[7] La phobie en est une illustration patente. L’Interprétation des rêves regorge aussi de ce type de symboles. Le rêve en effet est une mise en œuvre du vécu du sujet sur un mode symbolique. [8] La question demeure de savoir ce que crée l’ordre métaphorique par-delà l’ordre symbolique, et quelle production d’inconscient est à l’œuvre dans la cure.

[9] Les critères de sélection d’un symbole sont complexes, en ce qu’ils relèvent non seulement de l’histoire particulière d’un sujet, mais aussi de son environnement culturel, et nécessitent souvent la cure analytique pour être mis en lumière. [10] La notion de « système métastable » renvoie en physique à un système localement en équilibre qui parvient à supporter des perturbations jusqu’à un certain seuil mais qui, au-delà de ce seuil, devient instable. C’est ce système métastable qu’évoque ainsi les termes de « réaménagements psychiques confortables ». [11] Et la cure intervient pour lever les refoulements qui sont devenus inutiles et nuisibles, alors qu’ils furent utiles à la préservation de l’équilibre psychique dans le passé.

[12] In Aulagnier P. (1975) La violence de l’interprétation, 7ème éd., Paris : PUF, 2003 : p. 25-213.

[13] Ibid., p. 73. [14] In Schreber D. P. (1903) Mémoires d’un névropathe, 2ème éd., Paris : Seuil, 1985 : [73], p. 73.




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