Inédits sur la désobéissance, la rébellion, le pouvoir et l’autorité

L’interview d’Ariane Bilheran dans la revue Nexus du mois étant déjà trop longue, nous avons laissé de côté d’autres questions, aussi fondamentales, qui sont retranscrites ici :

Interview réalisée par Edouard Ballot (Revue Nexus)

 

Dans quelle mesure la désobéissance et la rébellion sont-elles justes ?

Tout dépend de ce que l’on appelle juste : est-ce le légal, ou le moral ?

Je suis « grecque ancienne », et je crois, comme Plutarque, à une forme de « justice divine », à une justice transcendante, qui existe toujours, même lorsque les lois commencent à se dérégler.

Je crois à la justice d’Antigone face à celle de Créon.

Face au pouvoir arbitraire, dévié, face à l’abus de pouvoir, la désobéissance et la rébellion sont le devoir des citoyens. Il faut rétablir l’ordre du monde, l’ordre cosmique, sans lequel l’harmonie, le respect, les œuvres ne peuvent advenir.

Lorsque la Loi et son application ne représentent plus l’intérêt de l’universel humain, mais se met au service de l’intérêt d’une classe, et de l’oppression des citoyens, alors oui il faut résister.

Si la rébellion à toute autorité est plutôt l’œuvre d’une pulsion de mort, et d’une mise en danger de soi (cas de certaines conduites à risque à l’adolescence par exemple), la rébellion à l’autoritarisme manifeste en revanche un acte d’autorité.

C’est ainsi que la désobéissance civile n’est pas une rébellion contre toute autorité, mais contre une autorité qui n’en est pas une (un autoritarisme, une tyrannie, ou un laxisme qui masque une tyrannie).

 

Les histoires de harcèlement collectif à l’école, au travail et ailleurs sont pléthore.

Comment fonctionnent ces groupes où sévit la terreur ? Quels sont les profils des gens qui se soumettent, et de ceux qui résistent ?

 

Si ces histoires sont pléthores, dans les écoles et dans les entreprises, c’est qu’elles sont le symptôme d’une société qui a basculé dans un fonctionnement paranoïaque.

J’ai travaillé plusieurs années à étudier mécanismes de soumission du groupe, ainsi que les profils des groupes harceleurs que j’ai dénommés « groupes régressés ».

Alors, qui collabore ? Pour le dire avec des mots simples, les lâches, les soumis, les piégés (par une corruption ou une culpabilité) et les achetés (corruption). Mais aussi, oui, tous ceux qui sont incapables de se différencier, par risque de déplaire, et préfèrent suivre le mouvement général, ceux qui sont consciencieux dans leur formatage à l’obéissance (« le bon élève »), et ceux qui sont très aimables peuvent avoir des difficultés à se dissocier du groupe, lorsqu’il devient régressé.

Ainsi, dans des situations incitatives, hors normes, les auteurs d’actes barbares sont, en grande partie, des « honnêtes gens », aux profils obéissants, tandis que les profils plus « antisociaux », plus délinquants dans des temps « normaux » ont intégré une capacité de résistance et ont une plus grande propension à respecter ce qu’ils se sont érigé en valeur humaine et morale.

Très peu désobéissent, et ce sont deux types de profils : les « anti-sociaux », habitués à ne pas se soumettre aux règles du monde, et les génies, les créateurs, les artistes, les vrais intellectuels, les personnes traversées par des idéaux moraux supérieurs, en somme, ceux par qui le monde avance.

 

Vous écrivez “La santé psychique dans le rapport à l’autorité est extrêmement rare, et elle constitue à elle seule une œuvre majeure de civilisation”. Vous êtes sérieuse ?

 

Absolument sérieuse, c’est très grave même, et je ne fais que m’inscrire par-là dans une filiation intellectuelle à Hannah Arendt. Il faut revenir à ce qu’est l’autorité, comme œuvre majeure de civilisation, pour comprendre l’urgence pour chacun de s’y réinscrire.

L’autorité se construit psychiquement autour de la fonction paternelle, qui vient séparer la mère de l’enfant, aux yeux duquel cette dernière est souvent investie des pleins pouvoirs. Le rôle du père, en introduisant du tiers, permet à l’enfant de comprendre qu’il n’est pas tout pour sa mère, ce qui entraîne une frustration salutaire. Cette fonction paternelle permet l’accès à l’ordre symbolique, c’est-à-dire au langage, aux interdits, à la pensée ; elle inscrit la filiation symbolique, c’est-à-dire une identification mythique à des ancêtres, à une famille, à une civilisation. En même temps que nous sommes les enfants de nos parents, nous sommes les enfants d’une généalogie, d’une histoire, d’une culture, d’une identité.

Parce qu’il y a transcendance envers nos ancêtres, mais aussi transcendance envers l’idée d’un infini qui serait parfaitement bon, bien, juste et beau, nous sommes en quête de nous dépasser pour ne pas décevoir les premiers, et nous perfectionner au regard du second.

L’autorité se forme avec le complexe d’Œdipe (vers 5-6 ans), moment de construction psychique fondamental, assez éloigné de ce qui est souvent véhiculé par les vulgarisations médiatiques.

Loin de se réduire à « tu ne coucheras point avec ta mère, et tu ne tueras pas ton père », ce complexe est le moment où se révèlent la différence des générations et l’interdit de l’inceste. Or, ces deux termes sont les seuls garants de l’identité et de la civilisation. Ce sont des « garde-fous » au sens propre.

Avec la différence des générations, l’enfant apprend qu’il existe un ordre du monde, un « avant » et un « après », et que l’ordre antérieur doit être respecté pour les œuvres déjà créées, sur lesquelles il devra s’appuyer pour contribuer à la logique du progrès de l’humanité. C’est ici que s’enracine le respect des Anciens.

De plus, l’enfant sort de l’impasse de l’auto-engendrement, car avec le complexe d’Œdipe, il intègre qu’il a été engendré par autrui. Il n’est donc pas né de lui-même, une génération antérieure lui précède, à laquelle il doit le respect et une forme de révérence, et avec laquelle il ne saurait se confondre.

Enfin, dans le complexe d’Œdipe, l’enfant éprouve la pulsion d’évincer son rival du même sexe (le père pour le petit garçon, la mère pour la petite fille). C’est là que se construit l’identité sexuée, c’est-à-dire le rapport intime à soi-même, qui est primordial pour ne pas sombrer dans un état d’indifférenciation sans foi ni loi. La pulsion de meurtre, rencontrant l’interdit, ne peut s’assouvir et l’enfant est donc obligé de la symboliser (de la transformer, dans le jeu par exemple), ce qui l’élève à la civilisation. Et la différence des sexes entraîne l’accès psychique à l’altérité : l’autre est radicalement autre, et je dois emprunter un chemin pour le rencontrer. Cet accès à l’altérité est primordial pour ne pas se sentir tout-puissant et sortir d’un égocentrisme nombriliste.

Ce qui n’est pas autorité est destruction de la civilisation. La perversion et la paranoïa sont deux pathologies qui n’ont précisément pas accédé au complexe d’Œdipe, étape fondamentale qui permet l’ouverture à la temporalité (filiation), à la moralité, à l’éthique, à l’altérité, à la dimension de l’universel.

Donc oui, la santé psychique dans le rapport à l’autorité est extrêmement rare actuellement en Occident (cf. le peu de personnes qui se rebellent contre des pouvoirs arbitraires), et elle est essentielle pour la civilisation, car elle seule sublime les pulsions humaines en des œuvres humanisantes et des idéaux, et peur faire barrage au chaos.

 

Autorité et pouvoir, à ne pas confondre, n’est-ce pas ?

Il convient en effet de distinguer autorité, pouvoir, violence, harcèlement, tyrannie etc. Il faut toujours être précis sur les termes, car sinon le problème nous échappe.

Le pouvoir en soi n’est ni bon ni mauvais : il est application de la force, qui décide, ordonne, surveille et punit. En revanche, il est exercé avec plus ou moins de discernement et de justice.

Le pouvoir juste, qui conserve l’équilibre et le respect de chacun, s’exerce dans l’intérêt et au service de l’autre auquel il s’adresse, a pour attribut l’autorité. Le pouvoir injuste, qui devient tyrannique, s’apparente au contraire à de l’emprise.

Le pouvoir, c’est l’espace (la conquête), quand l’autorité est assurée par le temps (la durée).

L’autorité confère d’ailleurs du crédit au pouvoir, en rendant son exercice supportable.

Le verbe latin augere, d’où provient le mot auctoritas, signifie, dans sa plus commune acception, augmenter. La qualité qui, augmentant une personne, constitue son autorité, provient toujours d’un savoir qu’elle est supposée détenir (savoir qui peut avoir été légué par ses ancêtres ou par l’expérience…). L’augmentation du pouvoir par l’autorité lui confère une action civilisatrice, et non destructrice.

De plus, ni le pouvoir ni l’autorité ne sauraient se confondre avec la violence, qui est instrumentale (rapport des moyens et des fins). La violence n’est en effet qu’un outil mis à disposition du pouvoir, qui tente d’user de la contrainte sur autrui, alors que l’autorité exclut la contrainte.

Si le pouvoir lie et délie les hommes dans l’espace (il disparaît quand les humains se dispersent et cessent d’agir ensemble), l’autorité légitime le pouvoir car elle les relie dans le temps, en assurant un ordre du monde qui nous relie à nos prédécesseurs et à nos successeurs, par-delà les discontinuités et les ruptures historiques.

L’autorité parle de la responsabilité, qui signifie savoir répondre, tant de soi que du monde.

C’est aussi en cela qu’elle est liée à la force de la parole et à la promesse, et refuse la compromission.

 

Pour résumer, toutes les politiques qui ne tiennent pas leurs promesses sont des pouvoirs ayant abusé et violenté leur peuple, et n’ont aucune autorité !

 

07 juillet 2016

Ariane Bilheran

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