Médiation et harcèlement sont-ils compatibles ?

Á l’heure actuelle, il est extrêmement fréquent d’entendre la solution « médiation » à une situation de harcèlement, et de la proposer, sans maîtriser toutefois les tenants et les aboutissants d’une telle suggestion.

Les dangers d’une médiation « non éclairée » en matière de harcèlement

La médiation est une invitation, par un tiers neutre, impartial, indépendant, professionnel, à résoudre des conflits, par des processus de transformation psychiques suscités chez les deux parties, réunies sur le fondement de leur volontariat.

Il peut s’agir, par exemple, d’apprendre à voir la situation sous un autre angle, de négocier tel ou tel point d’intérêt apparemment divergent etc.

Á partir de trois principes fondamentaux, je souhaite alerter les professionnels de la médiation et de l’entreprise sur les dangers potentiels d’une médiation en situation de harcèlement.

Principe n°1 : Le harcèlement n’est justement pas un conflit.

Le harcèlement est un processus asymétrique de destruction intentionnelle de l’un envers l’autre, utilisant des procédés manipulateurs (en particulier dans le cas du harcèlement moral). C’est un instrument de la terreur psychique et du totalitarisme politique.

« Le harcèlement vise la destruction progressive d’un individu ou d’un groupe par un autre individu ou un groupe, au moyen de pressions réitérées destinées à obtenir de force de l’individu quelque chose contre son gré et, ce faisant, à susciter et entretenir chez l’individu un état de terreur ».

Cf. Définition du harcèlement, in Bilheran A. Le harcèlement moral, 2006, Armand Colin, p. 7.

Un conflit maintient le libre-arbitre des deux protagonistes, et demeure une relation symétrique, avec des intérêts dissonants, quand bien même le conflit se matérialiserait de façon violente (incivilités…).

Proposer une médiation dans une situation de harcèlement comporte le danger que cette situation existe bel et bien réellement, et serait donc comme… proposer une négociation avec son bourreau, son tyran, son oppresseur, son despote.

Requérir de la victime qu’elle fasse l’effort de négocier avec son bourreau est un processus pervers car, ce faisant, l’on dénie l’ampleur du préjudice, la terreur et le syndrome traumatique créés par la situation de harcèlement. Et l’on oublie également le fait que seule la victime se sent coupable, honteuse, voire même qu’elle peut initier une forme de Syndrome de Stockholm du harcèlement vécu au travail en protégeant l’agresseur, minimisant pour elle-même les faits, banalisant des humiliations, des discriminations, une mise au placard etc.

Principe n°2 : Le harcèlement vise à détruire l’intégrité de la victime.

Dans la mesure où le harcèlement n’est précisément pas un conflit et qu’il se caractérise par l’abus de pouvoir réitéré sur autrui, il implique, pour parvenir à ses fins de terreur, de détruire l’intégrité (psychique voire physique) de la victime, qu’il s’agisse du harcèlement moral, sexuel et/ou physique. Or, sur le plan psychopathologique, les atteintes à l’intégrité créent des menaces de mort psychique (et/ou physique), et ont pour conséquence un sentiment d’impuissance, une perte de foi dans l’humanité, une angoisse profonde qui caractérisent le syndrome traumatique. Il est précisément, dans l’histoire de l’humanité, des situations où il est impossible d’être neutre, car neutre signifie alors complice. Le harcèlement, dans sa constitution même, relève de ces situations d’atteinte à la dignité. Ainsi, la neutralité du médiateur deviendra agression et pourra être instrumentalisée, à l’insu du professionnel non averti, par le harceleur lui-même. Il en est d’ailleurs de même pour la prise en charge thérapeutique des victimes, qui implique que le tiers ne soit pas « neutre » mais réparateur du lien d’affiliation à la communauté des humains.

Principe n°3 : La médiation suppose un processus volontaire et non contraint des deux parties.

Dans une situation de harcèlement, lorsqu’elle est proposée, si la victime refuse, elle pourra passer pour celle qui se plaint mais ne fait pas d’effort pour arranger la situation. La victime peut donc se sentir contrainte à accepter la médiation (voire y être explicitement contrainte par l’entreprise), tout en sachant que cet espace sera aussi le théâtre du jeu manipulateur du harceleur, souvent à la barbe et au nez du médiateur, car il s’agira d’un jeu d’allusions, implicite, voilé, qui échappera à tous sauf à la victime et au harceleur. Le harceleur feindra une remise en question absolument insupportable pour la victime, et s’en sortira, à coup sûr, glorifié, tandis que la victime vivra davantage un sentiment d’impuissance et une humiliation supplémentaire face à la manipulation.

Conclusion

En conclusion, nécessairement sommaire sur un sujet qui pourrait faire plus ample débat, la médiation semble particulièrement risquée dans les situations de harcèlement. Mais la réalité est complexe.

Car parfois les personnes qui vivent un conflit dénomment (à tort) ce conflit harcèlement, alors qu’il ne s’agit pas d’un harcèlement. Dans ce cas, la médiation pourrait être indiquée car l’on revient au conflit ! Et inversement, certains cas de harcèlement sont présentés comme de simples conflits…

Il existe néanmoins à mon sens deux cas effectifs (les autres étant à débattre ou à prohiber, comme expliqué supra) dans lesquels une médiation semble pertinente à envisager en matière de harcèlement.

Premier cas : lorsque la personne appelle « harcèlement » un conflit qui l’oppose à autrui.

Second cas : lorsque le harcèlement a été jugé, que la personne harceleuse a été jugée coupable, que le préjudice a été réparé (ou est en voie de l’être), que le harceleur a amorcé un travail de remise en question vers une reconnaissance de l’autre et une prise en compte du traumatisme subi, que la victime a déjà cheminé en thérapie sur son traumatisme et qu’elle n’est donc plus à se débattre à vif avec le trauma.

Dans tous les autres cas, la médiation risque fort d’être instrumentalisée par des processus psychiques manipulateurs, et pourra même devenir, comble de l’horreur, l’un des instruments du harcèlement, à l’insu du médiateur et des spectateurs environnants dont le regard n’aura pas été aiguisé sur la manipulation.

Compte-tenu de la dangerosité de la perversion qui peut se jouer alors dans la médiation, avec des conséquences sur l’aggravation de l’état psychique de la victime, et de la participation implicite des professionnels potentiellement manipulés dans une situation de harcèlement, il convient d’être extrêmement prudents, par principe de précaution.

Toutes ces questions mériteraient amples débats pluridisciplinaires entre psychologues, médiateurs, juristes, avocats et autres professionnels aux prises avec le sujet.

Souhaitons que ces débats puissent s’amplifier dans les années à venir !

 

23 juillet 2012

Ariane Bilheran

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