Phénoménologie de la paranoïa. Temps, Espace, Autre

Cet article est paru dans la revue Chroniques Phénoménologiques du mois de décembre 2016.

La psychopathologie phénoménologique se fonde sur « le retour aux choses elles-mêmes » (Husserl), fondées sur l’intuition et le monde du vivre (Lebenswelt) : « Il ne s’agit, rien de plus, rien de moins, que de s’en tenir à l’expérience, […] ne pas ajouter à l’expérience une théorie prédonnée, même implicite, […] ne pas enlever ce qui en elle est trop évident, par là habituellement non questionné parce que non problématique […]. La connaissance des phénomènes n’est plus d’ordre inductif mais intuitif » (Naudin, Pringuey, Azorin, 1998).

Si la psychopathologie phénoménologique s’est traditionnellement beaucoup attelée au rapport au temps dans la mélancolie et à la manie (cf. les travaux de Minkowski, de Binswanger, de Tatossian, au sujet de la temporalité maniaque réduite à l’instant sans présent, pour ne citer que les plus célèbres) voire même dans la schizophrénie (se référer, entre autres, à Blankenburg, avec la « perte de l’évidence naturelle », ainsi qu’à Fernandez-Zoïla, avec le présent temporel discontinu et disloqué, brisé etc.), elle aurait fort à faire à étudier plus avant la paranoïa.

Psychose caractérisée par un semblant de maintien logique (à la différence de la schizophrénie de type paranoïde), nommée « folie raisonnante », la paranoïa est la pathologie de l’interprétation délirante des signes.

 

Rappel clinique

La paranoïa est une psychose, fondée sur le déni de réalité, le délire interprétatif, la projection et le contrôle.

Appelée « folie raisonnante » par les psychiatres Sérieux et Capgras au début du XXème siècle, cette folie piège : elle présente l’apparence de la raison, de la logique, du discours argumenté.

Le paranoïaque organise un délire de persécution, fondé sur l’interprétation négative des signes, des gestes, de tout ce qui lui paraît étrange. « Je suis victime d’une machination », dira le paranoïaque. Il persécutera donc ceux qu’il aura désignés comme ses propres persécuteurs, sur fond de mythomanie et de mégalomanie. Niant le passé, l’altérité, la différence sexuée, la paranoïa désigne des boucs émissaires à abattre, divise le collectif, espionne, supprime tout droit à l’intime et à la subjectivité. La paranoïa est un système clos qui prêche paradoxalement que c’est pour le bien de l’autre, l’empêchant ainsi de se défendre et le sidérant psychiquement. Elle se nourrit de la haine et de la manipulation érotisée des institutions, et notamment de l’institution juridique. Tout est organisé autour du complot supposé d’autrui à son encontre, alors qu’en réalité, c’est bien le paranoïaque qui crée sans arrêt de nouveaux complots dont il attribuera l’origine à d’autres, ce qui justifiera des interventions supposées de « légitimes défenses ». Ainsi, la paranoïa est bien la pathologie maîtresse du totalitarisme et du harcèlement.

La conscience paranoïaque, jamais au repos, est à l’affût de la moindre perception, qu’elle englobe dans un réseau d’interprétations dont l’essentiel est de le rendre signifiant, fût-ce au mépris de la logique, fût-ce au mépris de l’épreuve du réel et de son altérité.

Dans la paranoïa, chaque événement, chaque fait et geste, chaque événement physiologique (ex. : fatigue, maux de ventre etc.), chaque parole et chaque silence sont passés au crible d’une interprétation délirante.

Plus le fait semblera insignifiant aux yeux de la majorité, plus le paranoïaque se sentira perspicace à avoir décelé son double sens, les allusions et les insinuations masquées.

Il s’agit de rendre familier le phénomène qui est perçu comme étrange, donc suspect.

Non seulement « l’évidence naturelle » n’est plus, mais pire. Ce qui était évident devient l’objet de très nettes suspicions ; l’évident devient persécuteur. Le rapport de l’expérience est biaisé par l’intuition même, par un excès d’intuition. Le paranoïaque intuitionne, derrière le moindre signe, ou la moindre absence de signe, la persécution. Sa conscience est « surintuitive », elle intuitionne, partout, tout le temps, sur tout.

Sur les primo-perceptions du temps et de l’espace, la conscience paranoïaque fonctionne « hors », dans l’annulation de toute altérité, de toute altération, de toute finitude.

C’est ainsi que j’aborderai ici les trois voies d’accès de la conscience à l’extérieur de soi, que sont les primo-perceptions du temps et de l’espace, ainsi que le rapport à l’altérité.

 

I – Le temps paranoïaque

 

Il existe dans la paranoïa une mélancolie profonde (dont j’ai pu étudier dans ma thèse de doctorat qu’elle est un fondement constitutif de toute psychose), ce qui explique la similitude des différentes psychoses dans le rapport au temps vécu, à la dimension de perte et de deuil pathologique. Binswanger, dans Mélancolie et Manie (1960), avait démontré que chez le mélancolique, le temps s’appauvrit ; le présent demeure vide et incomplet face à un passé non-dépassé. L’intentionnalité de l’Ego transcendantal est de ce fait défectueuse, selon les concepts traditionnels chez Husserl de retentio, protentio et praesentatio.

Ce noyau mélancolique me paraît fondamental pour comprendre le rapport du paranoïaque à la mort et à toute perte à laquelle il est confronté, à une culpabilité vécue d’une manière tellement insoutenable lors des événements de perte qu’elle entraîne une décompensation orchestrée sous l’angle d’une projection (c’est l’autre qui est coupable, pas lui), à la cruauté et à la haine qui sont typiquement de nature mélancolique.

Pour éviter l’auto-accusation, qui lui est psychiquement insoutenable, le paranoïaque accuse le monde entier sauf lui.

 

Le noyau mélancolique dans le cas Aimée de Lacan

Le cas Aimée est un cas illustre de l’histoire de la psychiatrie, traité par Lacan dans sa thèse de médecine De la psychose paranoïaque et de ses rapports avec la personnalité.

Aimée présente un délire paranoïaque :

« Le délire qu’a présenté la malade Aimée présente la gamme, presque au complet, des thèmes paranoïaques. Thèmes de persécution et thèmes de grandeur s’y combinent étroitement. Les premiers s’expriment en idées de jalousie, de préjudice, en interprétations délirantes typiques. Il n’y a ni idées hypocondriaques, ni idées d’empoisonnement. Quant aux thèmes de grandeur, ils se traduisent en rêves d’évasion vers une vie meilleure, en intuitions vagues d’avoir à remplir une grande mission sociale, en idéalisme réformateur, enfin en une érotomanie systématisée sur un personnage royal ».

De fait, la majeure partie des hospitalisations pour épisodes délirants est due à un deuil ou une rupture, ou même à l’anniversaire d’un deuil ou rupture.

Le début des troubles d’Aimée date de l’âge de vingt-huit ans. Elle est alors mariée depuis quatre ans, et enceinte. Le fait d’être enceinte crée des premières perturbations psychiques et un début de traits dépressifs.

Mais ces traits s’aggravent lorsqu’elle accouche d’un enfant mort-né : « Un grand bouleversement s’ensuit chez la malade. Elle impute le malheur à ses ennemis ; brusquement elle semble en concentrer toute la responsabilité sur une femme qui a été trois ans sa meilleure amie. Travaillant dans une ville éloignée, cette femme a téléphoné peu après l’accouchement pour prendre des nouvelles. Cela a paru étrange à Aimée ; la cristallisation hostile semble dater de là ».

Une seconde grossesse aggrave l’état d’Aimée, notamment son état procédurier. Elle nourrit désormais l’idée délirante qu’on veut lui arracher son enfant, et présente un délire interprétatif.

« Je craignais beaucoup pour la vie de mon fils, s’il ne lui arrivait pas malheur maintenant, ce serait plus tard, à cause de moi, je serais une mère criminelle ». Dès lors, le deuil pathologique du premier enfant mort-né entraîne la recherche de coupables externes, qui la représente aussi bien elle-même, en doubles idéalisés (érotomanie), ce qui illustre également la culpabilité mal assumée liée à ce deuil. De là, le délire tourne en boucle et se fixe sur l’actrice Mme Z, témoignant ainsi de la « stagnation dans le flux vital » (Tellenbach, 1961), qui caractérise le noyau mélancolique.

En somme, la temporalité paranoïaque est une temporalité cyclique, sans filiation, sans futur, sans origine, sans dette, sans perte ni passage ni deuil.

Bien plus, la conscience paranoïaque tente à tout prix d’annuler le vide mélancolique du présent : il s’agit de dénier ce vide, en lui substituant une conscience pleine, omnipotente, s’illusionnant sur un possible contrôle totalitaire.

La conscience paranoïaque se fige, non pas dans un éternel présent, mais dans une immédiateté qui ne supporte pas la contradiction de la perte, celle du passé, comme celle du présent.

Niant la perte, la conscience perceptive du paranoïaque s’y substitue pour se proclamer auteur du temps, créateur des origines, et propriétaire absolu de l’espace.

Incapable de concevoir sa propre mort, qui serait la perte de contrôle absolu sur lui-même, il l’orchestre bien souvent dans des mises en scène macabres.

Si l’idée de la mort est angoissante au point d’être irreprésentable, le paranoïaque vit très mal ce qui est vivant et renvoie à ce qui est mort en lui. La plante verte, l’animal non maîtrisable, vivant, pulsionnel, sont autant de sources d’angoisse. Plus que dans toute autre psychose, avec la paranoïa s’illustre la « perte de contact vital avec la réalité » (Minkowski), la réalité étant devenue un champ de ruines sur lequel le paranoïaque a la prétention de régner.

Dans la paranoïa, le temps est pétrifié.

En cela, tout ce qui est susceptible de naître, de croître et, partant, de périr, est suspect et doit se soumettre à la fixité tyrannique du contrôle.

 

Le mort-vivant

Maria présente des traits paranoïaques très prononcés. Suite à un enfant mort-né, elle demande à un artiste de reproduire le physique de cette petite fille à l’identique sous la forme d’une poupée, à laquelle elle fait mettre les véritables cheveux de l’enfant. Elle conserve cette poupée dans son lit, dort avec, ainsi qu’avec son fils (donc le frère de cette petite fille décédée) qui a désormais 11 ans.

Cet exemple clinique est typique de la psychose : les espaces entre les morts et les vivants ne sont pas séparés, il n’existe aucune démarcation. Il ne s’agit pas nécessairement et seulement d’une démarcation géographique, mais d’une démarcation symbolique, rituellique. Ici, la poupée est investie comme la petite fille vivante, et le psychisme de la mère paranoïaque reste figé au moment de la naissance de l’enfant, comme s’il n’était pas mort. Cette problématique de « mort-vivant » est caractéristique de la psychose, et du noyau mélancolique présent dans la paranoïa.

Ignorant ses origines et sa conception, le paranoïaque se défend de se représenter sa propre mort et est terriblement angoissé à l’idée de mourir ou d’être tué.

Pour contrer cette angoisse, il nourrit le projet et la certitude délirante d’une forme d’immortalité.

Sa conscience se fige, immanente, dans l’illusion de l’immortalité.

Avec le paranoïaque, nul « être-pour-la mort » : celui qui doit mourir, c’est l’autre, tout ce qui est en mouvement, ou susceptible de l’être.

La finitude est déniée. Il sera « plus fort que la mort ».

Lorsqu’elle survient, la propre mort du paranoïaque fait en général l’objet d’une soigneuse mise en scène tragique, où tout est soigneusement contrôlé, orchestré, organisé. S’il y a héritage (et, en général, il y en a un, le paranoïaque ayant pris le soin de thésauriser toute sa vie pour apaiser son insécurité chronique, mais aussi parce qu’il garde tout pour lui, ne dépense pas ou très peu, au regard de son angoisse du manque et de sa perception d’être en permanence en survie), le paranoïaque aura coutume de léser ses enfants, hormis celui, souvent présent dans la filiation, qui se sera totalement aliéné au délire paranoïaque dans la symbiose originaire (cf. la folie à deux). Ce faisant, le paranoïaque prolonge sa vie à travers ce qu’il vit comme une autre partie de son propre corps. Il ne meurt pas. Il s’idéalise conscience éternelle.

La mort, symbolique ou réelle, sera agie contre ceux qui ne croient pas en son immortalité.

 

Le plan quinquennal du décès

Il n’est pas rare que le paranoïaque orchestre sa propre mort comme s’il n’allait pas mourir. Il gère d’ailleurs sa vie ainsi : il accumule (de l’argent, des objets etc.) sans aucune conscience de sa finitude, et il meurt souvent sur un « tas d’or », plus ou moins caché et dont il n’aura pas profité de son vivant, tant sa radinerie l’impacte lui en tout premier lieu.

Spécialiste des questions d’héritage détourné, il organise une mise en scène macabre pour prolonger la folie après sa mort, en impactant ses descendants, jouissant, en somme, de laisser son empreinte « ad vitam aeternam ». Il s’agira toujours d’exclure sur le plan symbolique, outre le plan financier (interdiction d’accès à des photos de famille, à un appartement, au lieu même du décès etc.) et de diviser, en particulier ses propres enfants (ex. « chacun héritera d’une pièce dans la maison », sans préciser les objets contenus dans chaque pièce !).

Généralement, les paranoïaques ont tout prévu et tout contrôlé chez le notaire. L’époux ou l’épouse peut s’apercevoir, à la mort du conjoint paranoïaque, qu’il a délié des serments et des engagements pris chez notaire, sans en parler, ni prévenir.

Le décès d’un membre de la famille peut également entraîner la décompensation paranoïaque d’un ou plusieurs membres : frère ou sœur, enfant etc., avec la recherche de la prise du pouvoir sur le testament et la succession.

Anzieu (1986), écrit, au sujet de sa mère Marguerite Anzieu (le cas Aimée de Lacan) : « Elle était comme une morte-vivante. Elle portait le même prénom que sa sœur morte brûlée vive. Sa dépression provient de ce rôle intenable. Elle avait différé sa dépression après la naissance de sa petite fille, ma sœur morte elle aussi. Et ma naissance réussie a réactivé la menace insupportable ».

La temporalité paranoïaque nie l’ordre de la filiation.

Ce qui crée la filiation, c’est bien l’idée d’un temps passé, présent et à venir, donc c’est, par là-même, la conceptualisation de la mort des ancêtres, puis de la sienne propre, dans un ordre des générations.

Le paranoïaque dénie l’avant et l’après, et vit dans l’illusion tragique d’un auto-engendrement, dans une forme d’une communion mystique à lui-même.

« Après-moi le déluge » pourrait être la devise paranoïaque, mais aussi « je suis immortel », « je suis né sans père, je ne suis le fils d’aucun père », « je suis né de nulle part, je suis ma propre auto-création ».

Nier ses origines revient aussi à nier sa dette de transmission envers ses propres enfants.

Comme je vais l’étayer infra, les enfants du paranoïaque n’ont pas d’existence psychique autonome qui soit autorisée. Ils ne peuvent donc pas être envisagés comme survivants au propre décès du parent.

Transmettre, c’est mourir, et c’est aussi reconnaître, dans les cas d’héritage, l’héritage des ancêtres, des ascendants, de ceux qui sont morts avant soi. Et cette représentation de la mort est tout simplement impossible pour la pathologie du contrôle suprême qu’est la paranoïa. Il n’est pas rare que le paranoïaque contrôle le moindre détail de son décès, et prévoie tout ce qui peut être en son pouvoir, y compris par des montages financiers alambiqués orchestrant la spoliation de tel ou tel descendant etc.

Fort de sa conscience omnipotente, le paranoïaque s’évertue à dénier le passé et à réécrire l’histoire : il s’agit de dénaturer, travestir, amplifier les faits réels, les assortir d’illusions mnésiques, d’interprétations et d’imagination morbide, tout en muselant et interdisant qu’autrui produise une autre version que celle qu’il élabore (laquelle, peut devenir fluctuante selon les intérêts des circonstances).

La paranoïa souffre de ce que j’avais déjà décrit s’agissant de la psychose, à savoir des phénomènes d’absence de datation ou de datation à outrance, que j’avais conceptualisés sous le néologisme d’« hyperdatation » dans le récit. L’hyperdatation est un mécanisme de défense spécifique, traduisant une difficile gestion d’affects traumatiques liés aux événements datés. Ce faisant, malgré l’apparence de chronologie, le récit ne peut pas s’historiciser dans une mise en intrigue.

« Au contraire, une altération de cette identité narrative entrave toute synthèse autobiographique de soi, signe d’une désorganisation psychique. La « mise en intrigue » selon Ricoeur, qui permet l’instauration de l’identité narrative et de l’autohistoricisation (Aulagnier, 1984), est mise à mal dans la psychose, notamment en ce que la succession temporelle des événements y est sérieusement perturbée. […] Dans la psychose, la datation, en tant qu’elle est un vecteur chronologique, donc la manifestation d’une faculté à autobiographier un récit de soi comme expérience temporelle, serait défaillante. Ainsi, l’on assisterait soit à une absence de datation des événements du récit, soit à une hyperdatation qui surchargerait le récit de pseudo-indicateurs temporels, notamment de dates quasi sacralisées. Dès lors, l’hyperdatation serait un processus psychique de défense contre la charge traumatique liée à la pensée de l’événement, au profit du caractère désormais central de la date, cette fois dénuée de toute véritable insertion dans une chronologie signifiante. […] Á l’hyperdatation fait écho le jeu sur les mots […], dans une tentative de maîtrise du temps, comme on peut maîtriser le langage ou l’espace à l’aide d’une création omnipotente. » (Bilheran, 2009).

Le paranoïaque, parce qu’il manque de souvenirs et vit ce « vide » intérieur dont j’ai parlé, tente non seulement de se rendre maître de la chronologie, mais réécrit une histoire susceptible de servir son délire.

La vérité historique lui importe peu, ce qui compte est le bénéfice qu’il pourra retirer de la réécriture de l’histoire, pour susciter l’adhésion à son délire.

« L’histoire, c’est de la blague »

« Vous vous souvenez tous, dit l’Administrateur, de sa voix forte et profonde, vous vous souvenez tous, je le suppose, de cette belle parole inspirée de Notre Ford : L’histoire, c’est de la blague. L’histoire, répéta-t-il lentement, c’est de la blague. » (Huxley, 1932)

 

II – L’espace paranoïaque

La paranoïa est la pathologie du « non-espace ». Il n’y a pas d’espace tiers, différencié. Ou plutôt, tout espace tiers est vécu comme espace à conquérir, pour son propre « espace vital ».

La conscience du paranoïaque est l’espace. Elle occupe tout l’espace. Il n’y a pas de vide, et si le vide est perçu, il est à conquérir. C’est un projet de nature « vitale » pour le paranoïaque.

La contradiction réside dans le fait que, lorsque l’on occupe tout l’espace, l’on finit par manquer d’espace…

C’est pourquoi la conscience paranoïaque se vit psychiquement comme emmurée dans un espace très restreint, enfermé, emprisonnée et souffre régulièrement de claustrophobie, de vertiges etc.

Le seul remède que le paranoïaque puisse trouver à cela est l’extension de son espace vital.

Le Lebensraum

L’idée d’un peuple germanique manquant d’espace a été reprise par les nazis sous le concept de Lebensraum (espace vital). Hitler préconisa dans Mein Kampf l’expansion des territoires. C’est sur cette base que la Pologne est envahie en 1939. Le Lebensraum constitue l’utopie nazie de l’autarcie, autarcie fondée sur un présupposé racial : séparer les Aryens des Slaves et des Juifs, ces deux derniers étant considérés comme inférieurs. Dans le Lebensraum, il ne s’agit ni plus ni moins que de faire du remplacement de population, en éliminant les races jugées inférieures pour les remplacer par des races jugées supérieures.

C’est la raison pour laquelle le paranoïaque est régulièrement en conflit avec ceux qui sont proches du territoire qu’il possède : conflit avec ses voisins au sujet de la terre, conflit avec ses voisins copropriétaires d’appartement etc.

Toute forme d’impérialisme guerrier et conquérant a à voir avec la paranoïa.

L’espace paranoïaque est envahissant, le paranoïaque prend tout l’espace pour lui, y compris lorsqu’il rédige une lettre, écrit sur une feuille…

 

Le Panoptique

Le regard qui intruse tout l’espace (en lien avec le Surmoi archaïque) est essentiel dans la paranoïa (caméras, surveillance de masse, radars…). Le paranoïaque se cache aussi du regard pour réaliser ce qu’il sait être interdit. Son regard envahit tout l’espace, mais il est en revanche formellement interdit de le regarder. Il correspond à ce que Foucault a pu décrire sous le Panoptique, cette technique d’observation totale. La menace du regard impose la conduite à tenir, elle la façonne. Foucault renvoie à la prison panoptique inventée dans les années 1780 par le philosophe anglais Jeremy Bentham et son frère Samuel, ingénieur naval :

« Á la périphérie un bâtiment en anneau ; au centre une tour ; celle-ci est percée de larges fenêtres qui ouvrent sur la face intérieure de l’anneau ; le bâtiment périphérique est divisé en cellules, dont chacune traverse toute l’épaisseur du bâtiment ; elles ont deux fenêtres, l’une vers l’intérieur, correspondant aux fenêtres de la tour ; l’autre, donnant sur l’extérieur, permet à la lumière de traverser la cellule de part en part. Il suffit alors de placer un surveillant dans la tour centrale, et dans chaque cellule d’enfermer un fou, un malade, un condamné, un ouvrier ou un écolier. Par l’effet du contre-jour, on peut saisir de la tour, se découpant exactement sur la lumière, les petites silhouettes captives dans les cellules de la périphérie. Autant de cages, autant de petits théâtres, où chaque acteur est seul, parfaitement individualisé et constamment visible. Le dispositif panoptique aménage des unités spatiales qui permettent de voir sans arrêt et de reconnaître aussitôt. En somme, on inverse le principe du cachot ; ou plutôt de ses trois fonctions – enfermer, priver de lumière et cacher – on ne garde que la première et on supprime les deux autres. »

Ce panoptique est le regard paranoïaque qui intruse l’intime dans ses moindres recoins :

« L’effet du panoptique est d’induire chez le détenu un état conscient et permanent de visibilité qui assure le fonctionnement automatique du pouvoir. (…) La surveillance est permanente dans ses effets, même si discontinue dans son action », écrit Michel Foucault dans Surveiller et Punir.

 

III – L’altérité spéculaire

Le rapport phénoménologique de la paranoïa à l’autre est de type spéculaire.

L’autre n’est pas vraiment autre.

Il est vu comme un miroir, et c’est dans l’imperfection de l’image, découverte peu à peu, donnant au paranoïaque le sentiment d’une étrangeté, que s’inscriront le doute, puis la persécution.

« Puisque l’autre est définitivement autre, alors je dois le tuer », pense la conscience paranoïaque, qui ne pardonne pas à l’autre son altérité.

Son autoconscience est autosuffisante : elle exclut l’autre.

Le rapport à l’autre dans la paranoïa se vit dans un déroulement en trois termes mais le troisième terme, loin d’être une synthèse résolvante du dilemme, ou « Aufhebung » hegelienne (dépassement, dans la dialectique), est une annulation même du second terme, celui de l’altérité.

La non-dialectique paranoïaque consiste précisément à annuler l’autre dans le rapport à la conscience. Pour que la conscience du paranoïaque survive en tant qu’autoconscience, l’autre doit mourir :

« L’autoconscience est d’abord être-pour-soi simple, égale à soi-même par l’acte d’exclure tout autre hors de soi ; son essence et ob-jet absolu lui est Je » (Hegel, Phénoménologie de l’Esprit).

La dialectique paranoïaque s’orchestre ainsi : la thèse est la fusion/idéalisation, l’antithèse est le doute méfiant envers l’autre, la synthèse, qui n’en est pas une et annule la possibilité même des deux premiers termes, est la persécution et la mise à mort de l’autre.

Dans le premier temps de la dialectique, lors d’une rencontre, la conscience paranoïaque fusionne.

L’autre est l’idéal tant attendu, celui/celle que l’on espérait tant, et ce corps à corps émotionnel renvoie aux tout premiers mois symbiotiques du nourrisson avec sa mère, voire aux tout premiers mois dans le ventre de la mère.

La paranoïa recherche la proximité absolue, la confidence ultime, les retrouvailles symbiotiques entre la mère et le fœtus. Le paranoïaque tisse donc très rapidement des relations très proches, de type symbiotique. Il se livrera rapidement en confidences et, pour peu que l’autre se laisse happer dans cette symbiose, il formera une sorte de couple, même en amitié, un couple au caractère assez exclusif. Ceci est également valable dans le transfert thérapeutique, où le paranoïaque idéalisera le thérapeute et s’illusionnera sur sa fusion psychique avec lui.

Mais rapidement, le deuxième terme voit le doute s’installer, à la faveur d’un signe où l’autre sera suspecté.

Ce signe peut être un signe réel, un geste, une façon de regarder, une parole, ou une absence de signe là où le paranoïaque l’aurait attendu. En général, ce signe – ou cette absence de signe – sera vécu comme une incohérence, une inconstance dans le comportement de l’autre, et le sujet l’interprètera comme un manque de fiabilité, comme une menace, ne se rendant pas compte qu’il a lui-même fabriqué sa propre menace en se livrant trop, et trop rapidement, dans la relation, en se donnant « tout entier » dans son émotion, sans mesure ni temporisation.

La conscience, se sentant donc vulnérable de cette symbiose, ayant « tout ouvert » de son espace psychique au travers du « collage » avec l’autre, vivra comme une expérience extrêmement douloureuse l’existence de l’autre en tant qu’elle la dérange, qu’elle met en danger cette symbiose. L’image la plus proche sans doute que je peux prendre pour illustrer le problème serait celle d’un nourrisson qui, collé au sein de la mère, ressent sa chaleur, mais qui, si la mère bouge ou se détache un peu, ressent un froid tel qu’il engendrera la sensation d’une brûlure extrême. Dès lors, soit il peut immédiatement se recoller au corps de la mère et sentir qu’elle ne bouge plus, soit il vivra le sein de la mère, cette mère qui bouge et se détache, comme coupable de cette sensation de brûlure, et se sentira persécuté par le sein et ce qui le représente (la mère).

C’est exactement ce qui se passe pour les consciences paranoïaques dans la relation à autrui.

Ainsi, après cette période d’illusion « amoureuse » (même en amitié), de symbiose absolue où deux corps ne font qu’un, le paranoïaque doute, à la faveur d’une gêne qu’il ressent, sur la base d’un signe (ou d’une absence de signe qu’il aurait attendu de l’autre) qui lui fait éprouver que l’autre existe en tant qu’autre, que les deux corps ne font pas qu’un. Or, si les deux corps ne font pas qu’un, que va-t-il se passer pour lui, qui ressent une telle brûlure à cette séparation ? Cela met tout simplement le psychisme du paranoïaque en danger de mort. La perte de la symbiose à l’autre engendre un éprouvé de danger de mort.

Cette première différenciation, vécue comme une sensation de brûlure menaçante, tellement insupportable, irreprésentable, doit être à tout prix détruite.

Et c’est alors que commence l’ultimatum paranoïaque, qui introduit le troisième terme de la dialectique.

Quel est cet ultimatum ?

Il est posé en ces termes : « soit je retrouve la symbiose originaire, soit je vais mourir, et la seule façon (éventuelle, non certaine) de ne pas mourir serait que je te tue comme partie de moi-même qui me brûle ».

De plus, avec l’identification projective, toutes les sensations désagréables sont exclues et projetées sur l’autre, qui devient le persécuteur (conjoint, enfant…). Le dilemme est projeté : « sans toi je meurs, mais avec toi je meurs aussi, car tu me tues, puisque tu es mauvais ».

Dès lors, « la seule façon, éventuelle, et non certaine, de ne pas mourir serait que je te tue » signifie que, pour survivre au sentiment de cette menace, de cette brûlure de peau, comme si le paranoïaque était intégralement brûlé de sentir cette distance qui atteste que l’autre existe comme un autre corps, et non comme deux corps en un avec le paranoïaque, le paranoïaque éprouve l’urgence de pratiquer une opération, s’il ne retrouve pas avec l’autre la symbiose originaire. Il vit cette opération comme une opération sur son propre corps, une opération d’extraction du mal, et s’acharnera désormais à rejeter l’autre, à le vivre comme persécuteur, et à vouloir le tuer.

Dans ce meurtre, qui peut être symbolique (ex. : calomnie publique) ou réel (passage à l’acte), comme lors d’une opération d’un membre, il y a le risque de mourir soi-même.

C’est ainsi que j’explique pour ma part certains cas de crimes passionnels, où le conjoint se tue après avoir tué sa « moitié », dans un éprouvé psychique assimilable « on meurt tous ensemble car je meurs de vivre décollé. »

Pour la personne qui vit la décompensation paranoïaque, deux options sont possibles. Soit elle revient dans la symbiose, et tombe alors dans ce que l’on appelle « folie à deux », ce qui suppose de sa part une très grande vulnérabilité psychique et une prédisposition à l’aliénation, soit elle affirme ce décollement de la symbiose et devient alors le persécuteur à abattre.

La dialectique ne parvient pas à s’achever dans le troisième terme.

La conscience paranoïaque impose de régresser au premier terme : soit l’autre se soumet à cette régression, soit il signe son arrêt de mort.

 

Conclusion

En conclusion, de même que la paranoïa échoue dans son rapport logique et raisonné au langage, elle échoue dans son rapport dialectique à l’autre. Nous pourrions parler d’une « dialectique ratée », car le propos même de la dialectique, qui est de se confronter à l’étranger, à l’antithèse, pour l’intégrer et le surmonter, n’est pas admis. Le dépassement n’a pas lieu, le paranoïaque reste esclave de son délire, dans une maîtrise qui exclut même l’existence de l’autre en tant qu’esclave.

Il est le maître absolu, aucun affranchissement n’est permis.

Si dans l’espace et le temps, le vide n’est pas admis, dans l’altérité, c’est l’étrangeté qui est évacuée.

Ainsi, le paranoïaque poursuit son éternel monologue intérieur, et ne propose pour seule rencontre qu’une soumission à sa propagande délirante.

 

Bibliographie

Ouvrages:

Anzieu, D. (1986). Une peau pour les pensées (Paris: Clancier-Guénaud).

Bilheran, A. (2010). Le temps vécu dans la psychose : Approche phénoménologique et psychanalytique du temps dans le délire psychotique (Sarrebrück: Editions Universitaires Européennes).

Bilheran, A. (2016). Psychopathologie de la paranoïa (Paris: Armand Colin).

Binswanger, L. (1960), Mélancolie et manie (Paris: PUF, 1987, trad. de J. M. Azorin, Y. Tatoyan, A. Tatossian).

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