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André Suarès, les remèdes pour l'esprit libre

Dernière mise à jour : il y a 23 heures


Cet article est paru dans L’Antipresse n°381 du 19 mars 2023.

La semaine dernière était consacrée aux engagements d’André Suarès contre le totalitarisme ainsi qu’à son invitation au voyage. Nous vous proposons cette semaine un autre volet de l’œuvre de Suarès, celle des remèdes pour l’esprit libre.

Avec notre plus grand vœu : vous inciter à (re)découvrir ses livres.


Partie 2 : Les remèdes pour l'esprit libre


S’il fut urgent pour l’Intelligentsia parisienne d’effacer l’œuvre de Suarès après sa mort en 1948, c’était aussi parce qu’elle faisait beaucoup trop d’ombre à ses contemporains, par la puissance de son style littéraire. Le philosophe ne mâchait pas non plus ses engagements politiques, et dans une fatale rivalité avec l’ardeur de sa pensée et la suprématie de son intelligence, il est fort vraisemblable que nous ayons eu affaire à un accord tacite de convenances pour le « mettre au placard », comme on dit vulgairement.

L’œuvre de Suarès se donne à voir comme très diverse : poésie, roman, essais, musique, biographies, récits de voyage, carnets, etc. Suarès a été nourri par les classiques dans sa jeunesse, enivré aux mythes et aux tragiques antiques. Le berceau éternellement invoqué est bel et bien : Athènes. Pour autant, cette œuvre est conduite par un fil rouge : le fil de la passion, incarnée par les grands esprits que le philosophe honore à travers des biographies, qui parlent tout autant de lui-même que du génie auquel il rend hommage.

« Cette nuit, j’ai vu l’arbre de ma peine sortir de mon cœur ; et, couché sur le dos, les yeux dans les étoiles d’hiver, chétif, lié à la mère, et tel que je serai dans le ventre éternel, renoué au nombril de la mort, je mesurais, avec le calme du vertige suprême, le jet de la tige douloureuse ; et je suivais du regard mon arbre dans toute sa croissance, depuis les racines du sein noir jusqu’aux glands des planètes et à ces capitules de lumière, qu’on dit aussi naïvement asters.

J’étais là, comme une écaille à l’écorce de la vie et de la terre.

Et pourtant, dans cette stupeur profonde, mon âme pleine d’amour était la sève même de l’arbre. Et j’ai parcouru toute la colonne de l’aubier vivant. Et toujours montant, dans mon silence, je palpitais au firmament entre telle et telle fleur cé- leste, ou pensée, ou sentiment.

Alors j’ai senti, dans la fière cohorte de ceux que j’aime le plus, comme l’explosion d’un salut ; ou bien, au milieu d’une joie déchirante, telle la rencontre, souriant, du mort le plus chéri, se levant pour me donner la main et me baiser au front, ce nom et cette présence admirables : Dostoïevski. »[1]

L’écriture d’une biographie pour Suarès suppose qu’il soit lui-même habité par l’auteur, qu’il veut scruter dans tous ses recoins : portrait psychologique depuis l’enfance, conditions matérielles de vie, milieu familial, social et culturel, relations dans la fratrie, relations amoureuses, etc. Ne s’attachant guère à la chronique historique des faits, Suarès n’écrit qu’à l’empathie : « L’idée du suicide le [Dostoïevski] hante. Il tourne à l’hypocondrie. Il est rongé d’insomnies. Plusieurs ont alors pensé qu’il dût perdre la raison. Il est avide de plaisir, mais le plaisir l’écorche vif ; la volupté le détraque, la jouissance l’atterre. S’il se prive, il souffre ; et il souffre encore plus quand il sort de privation. La ville ne lui vaut rien, et il est condamné à y vivre.

Pour lui et pour toute sa race, il embrasse le parti de l’amour souffrant, lequel, selon moi, est le seul amour, étant le seul qui accepte l’épreuve du sacrifice. Et, dans l’horreur de tout ce qui l’entoure, pour lui-même et pour son peuple, Dostoïevski souscrit à la beauté de vivre. »

Le génie selon Suarès est le résultat aussi d’une sensibilité, de traits physiques, d’un caractère, d’un milieu de vie ; en l’occurrence, pour Dostoïevski, Suarès note qu’il a la conscience de Pétersbourg : « Il est l’âme de ces hivers polaires, où le jour est une agonie de la nuit ; et de ces étés, où la nuit est encore le jour, un crépuscule songeur, pensif et adorable comme le regard d’une amante insensée.

J’ai vécu avec lui dans la ville ardente et morne, où les ivrognes et les mystiques se donnent le bras, où de funèbres hypocrites baisent aux lèvres des rebelles candides ; où la pire corruption, qui est triste, engraisse de son fumier l’innocence subtile ; où la luxure est un raisin à pépins de remords, et où les vierges ont une odeur qui tente le péché. »

En ne déliant pas l’homme de l’œuvre, le biographe s’inscrit à contre-courant de notre actuelle idéologie selon laquelle il faudrait dissocier l’homme, de la fonction qu’il occupe, et l’incarnation de l’auteur, de ses écrits. Ce qui plaît à Suarès en particulier, ce sont les âmes qui dans les nuits noires des tourments s’en vont chercher la beauté, la grâce, le cœur. Ainsi en est-il de Dostoïevski, de Tolstoï, de Retz, tout autant d’esprits déchirés sur lesquels Suarès écrit.


Le livre, envol vers la liberté

Le style de Suarès marque plus que jamais la manifestation d’une authenticité d’être sans compromis, qui ne s’embarrasse pas des convenances ni des conventions, et dont le seul culte est celui de la beauté nourrie à la Grèce ancienne et aux auteurs classiques. Mais avec Suarès, la philosophie et la littérature ne se perdent pas dans des méandres conceptuels ou la prose filandreuse : l’âme tout entière s’y engage perpétuellement pour « l’unité divine », pour l’alliance de l’esprit et du corps, de la raison, de l’intuition et de la chair, pour l’alliance du féminin et du masculin en toute chose, même et surtout dans la création, pour la liberté et la beauté qui, en définitive, partagent un seul logis. « La beauté engage l’homme ; elle lie le cœur et le goût », nous dit-il dans L’art du livre[2]. Car si «la raison oblige et la beauté délivre»[3].

« Rien de grand dans le monde ne s’est fait sans passion » (Hegel), et Suarès le sait. Cette faculté de sonder les tréfonds les plus obscurs pour en extraire une saveur singulière, c’est bien aussi ce qui caractérise le génie, dont « la première loi est de n’être pas singe », c’est « la plus antique discipline »[4]. Seule la passion en effet nous singularise. Et bien que cette passion s’incarne dans nos vies quotidiennes si nous savons les sublimer, le livre, en tant qu’objet spirituel, en est l’écrin le plus pur : « Le livre est la maison de la pensée. Tout commence au monument et tout finit par le livre. […] Le beau livre est une architecture de l’esprit. » C’est au livre plus que tout que l’on reconnaît un individu, mais aussi, une époque. « On juge d’un siècle et d’une race sur ses monuments, pierre, marbre ou brique. On en peut juger plus sûrement encore sur ses livres. »

Le livre est un objet spirituel à part, un talisman irremplaçable parce que, bien qu’il soit lui-même matière, il présente cette faculté de nous délivrer de l’espace et du temps immédiats : « La tentation est presque irrésistible, en français et en latin, de céder à la fausse étymologie qui fait à peu près le même mot du livre et de l’être libre. »

Et cette faculté est obtenue car dans le livre il n’y a plus de médiation entre l’esprit qui s’y exprime et l’esprit accueille cette singulière expression de soi, essentiellement retranscrite par le style : « Comme une église s’offre à l’homme qui prie, le livre appelle une vie qu’anime la passion de connaître, qui cherche et qui médite. Un si bel objet, si pur et spirituel à ce point, doit faire les délices de l’intelligence ; par-là, il n’a rien de commun avec la foule. »

Bien entendu, Suarès pressentait déjà les dangers de la vulgarisation de la culture, celle-là même que Walter Benjamin dénonçait dans L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, ou Hannah Arendt dans La crise de la culture : « La décadence du livre et sa laideur viennent de sa diffusion dans la multitude. (Il y a des plèbes à tout étage et en tout genre). On a perdu une beauté qu’on a voulu répandre. »

La lecture suppose la solitude et l’élection des livres qui nous parlent à l’âme. « Il est possible que le livre soit le dernier refuge de l’homme libre. Si l’homme tourne décidément à l’automate; s’il lui arrive de ne plus penser que selon les images toutes faites d’un écran, ce termite finira par ne plus lire. Toutes sortes de machines y suppléeront : il se laissera manier l’esprit par un système de visions parlantes ; la couleur, le rythme, le relief, mille moyens de remplacer l’effort et l’attention morte, de combler le vide ou la paresse de la recherche de l’imagination particulière : tout y sera, moins l’esprit. Cette loi est celle du troupeau. Le livre aura toujours des fidèles, les derniers hommes qui ne seront pas faits en série par la machine sociale. Un beau livre, ce temple de l’individu, est l’acropole où la pensée se retranche contre la plèbe. »


Au-delà du livre : la musique

Par-delà le livre, dans la pensée de Suarès, il y a la musique. Dès sa jeunesse, le philosophe, qui est aussi pianiste, rappelons-le, cherche à lier musique et littérature : il utilise des indications musicales dans la marge de ses textes. Il nourrit vers ses vingt ans l’ambition de réaliser la fusion des arts à l’intérieur de la littérature, et écrit à Romain Rolland, son compagnon d’études à l’ENS, le 7 septembre 1888 : « Je me demande si l’Art complet est possible en littérature. » L’Art complet comprend la musique, le théâtre, la danse, à savoir, le corps dans toute son incarnation, sa gestuelle, son intuition. Car le génie de Suarès est bien celui de ne pas réduire la vie à « la vie de l’esprit » mais de considérer que « la vie de l’esprit » est indénouable de la chair elle-même : il faut engager l’être tout entier, intellectuel, émotionnel, corporel, dans la recherche mystique de l’unité avec le divin. Ce point d’orgue, cette communion, Suarès ne les trouve que dans la musique : « La musique explique précisément ce que rien n’exprime, sinon elle : la totalité de notre vie, âme et chair unis, — la misère des autres arts me semble justement de séparer ces éléments inséparables, de l’Unité Divine —. En tout cas, l’âme […] ne peut être réduite en musique », écrit-il dans une lettre inédite à Romain Rolland du 04 janvier 1889.

Le destin de la danse est d’être enfin la servante de la musique, car « toute danse appelle l’amour », écrit Suarès dans un article intitulé « Danse et musique »[5]. Nous sommes des êtres complets, et nous devons revendiquer cette complétude entre la logique et le rêve de la poésie: « Faut-il l’avouer ? L’amour, tel que l’homme l’a conçu, le cœur, la charité, la musique, l’art enfin ne sont point de la raison ni du bon sens. La musique est métaphysique en son fond. Elle est du temps qui se fait oublier. Grâce à la musique, le temps est l’espace du cœur, ou de l’esprit rendu sensible au cœur par l’émotion. La musique est désormais la véritable expression de la religion et de la philosophie première. En vers ou en prose, le grand poème ne l’est sans doute pas moins ; mais il ne s’adresse qu’au solitaire. La musique seule fait l’assemblée.

Infini ou absolu, Amour enfin, Dieu sensible au cœur, voilà ce que l’art des sons propose à l’homme. Ces divins propos ou ces fantômes n’ont plus de réalité que dans le poème symphonique de la danse. Et grâce à la Muse, nous en aurons fini, une fois pour toutes, avec la querelle rationnelle. Ainsi le ballet est la forme suprême de la métaphysique. »

Dans ces propos, nous reconnaissons la marque des grands philosophes de la Renaissance, et même, des néo-platoniciens, la trace de Marsile Ficin et de Guillaume Le Juif pour lesquels la danse et la musique étaient des voies indispensables et royales pour soigner le tempérament mélancolique des philosophes et les guider vers l’harmonie. Suarès s’applique à lui-même ses préceptes pour l’âme : par son goût du style, il devient pianiste des mots. Toute création est musique, surtout dans l’écriture.

Son néo-platonisme transparaît aussi dans ses carnets, autant de notes sur ses pensées intimes. Dans le Carnet n°205, il note que toute œuvre doit réunir les deux caractères, masculin et féminin, pour être parfaite. L’androgynie du Banquet de Platon apparaît comme un horizon indélébile, celui que Suarès poursuivra dans sa vie qu’il conçoit comme une œuvre : sa pensée, ses actions, ses engagements, ses amours, ses pulsions érotiques, ses élans poétiques et ses écrits sont un seul et même mouvement de l’âme.

Ainsi, la logique et la rationalité, qui sont le sceau du monde adulte, ne peuvent ni ne doivent exclure le rêve et l’innocence de l’enfance : « Rêver, enfin, c’est être enfant. Qu’il est bon de garder cette enfance ! Ouvrir des yeux ingénus sur le monde, puisse l’âme du monde ne m’en jamais refuser le privilège ! […] Nulle puissance plus proche de la vie. Les grands rêveurs sont les grands vivants. Où ils semblent s’éloigner le plus de la vie, ils y touchent encore de plus près que les autres. »[6] (Sur la vie, 1909).

Avec Suarès, il faut investir la chair pour mieux la vaincre. Pénétrer l’enfer et ses limbes, être capable de vision dans les ténèbres, plonger au cœur des tourments de la passion, pour y vivre la grâce et la transmutation. L’esprit doit l’emporter sur la matière, car il est intuition pure de l’étincelle de vie : « Dostoïevski a conscience de son intuition, et tel est son miracle. Il faut le lire en musicien. »[7] Si l’essentiel de l’être est toujours dissimulé dans le secret, il se donne aussi par-delà les mots. Il faut entendre, comme en musique, la qualité de certains silences.

En définitive, Suarès définit Dostoïevski comme lui-même : ils sont « l’antidote de la tyrannie rationnelle, des philosophes, et de tout poison inhumain »[8], pour leur foi et leur espoir en l’amour. Plus que l’amour de la vie : la vie d’amour. Et les trois remèdes essentiels de Suarès pour cultiver l’esprit libre : la beauté, la musique, la passion amoureuse.


Ariane Bilheran, normalienne (Ulm), philosophe, psychologue clinicienne, docteur en psychopathologie, auteur de nombreux livres dont dernièrement Chroniques du totalitarisme 2021, Vaincre ses monstres intérieurs par la mythologie.



[1] Suarès, A. 1911, « Le Grand Dostoïevski », repris dans « Trois hommes : Pascal, Ibsen, Dostoïevski », in Nouvelle Revue française, Paris, 1913.

[2] Suarès, S. 1928, L’art du livre, éd. Fata Morgana, repris en 2022.

[3] Suarès, S. 1920, « Grands esprits de France », in La Civilisation française, n°2, février 1920.

[4] Ibid.

[5] « Danse et musique », in « Le Ballet au XIXème siècle », numéro spécial de la Revue musicale du 1er décembre 1921, Paris, Éditions de la Nouvelle Revue française, 1921.

[6] Suarès, S. 1909, Sur la vie. [7] 1911, op. cit.

[8] Ibid.




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