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Harcèlement moral et mise au pas: esquisse d’une violence groupale

Dernière mise à jour : 9 avr. 2021

20 juillet 2006


Bilheran Ariane. « Harcèlement moral et mise au pas : esquisse d’une violence groupale », in Interfaces Psy, 2006.


L’une des spécificités de la mise au pas actuelle réside dans les masques qu’elle emprunte. Rien de plus dangereux qu’une mise au pas qui ne dit pas son nom. De nombreux signes, pour qui accepte de les observer, sont alarmants et présagent d’une résurgence totalitaire. La massification laisse entrevoir une intense violence groupale digne du « panemetcircenses »[2] stigmatisés par le poète latin Juvénal.

Sur un plan diagnostique, le constat nietzschéen d’après lequel notre civilisation est malade semble pertinent : comment cette mise au pas s’illustre-t-elle par un « lavage de cerveau » orchestré par la société sur elle-même, et quelle est « l’utilité » sociale de cette mise au pas ? Pour tenter d’y répondre, j’examinerai comment la mise au pas instaure la garantie d’un ordre social, fondé sur la violence groupale, puis en quoi le harcèlement moral en est l’une des manifestations les plus explicites, avant d’interroger le concept paradoxal de « démocratie totalitaire ».


Garantir l’ordre social

De bons et loyaux sujets

La société n’existe que dans la mesure où elle est fondée sur une cohésion sociale, qui suppose un ordre, c’est-à-dire la garantie d’une soumission des sujets au groupe. Lorsque celle-ci n’est pas d’emblée acquise (par exemple par un idéal collectif, S. Freud, 1927), ou se délite, il reste la contrainte pour l’instaurer. Maintenir la cohésion par la force, c’est faire des citoyens de « bons et loyaux sujets », donc d’abord entraver le développement de leur esprit critique (Condorcet, 1791).


La massification de l’École et sa faillite actuelle, montrent à quel point cette entreprise collective est délétère (J.C. Brighelli, 2005) : la seule transmission qui devient alors possible est celle de la norme, accréditant le rôle du fonctionnement institutionnel, socle redoutable à l’imposition de cette norme. Par exemple, la résurgence de la « pédagogie noire » (A. Miller, 1981), la sanctification de la répression infantile et adolescente, les incantations à l’obéissance, l’intolérance à la différence (les enfants « hyperactifs »…) et le recours massif à la hiérarchie en sont des illustrations. En outre, si par malheur cet esprit critique a pu se développer, une autre méthode consiste à abrutir le citoyen malgré lui, dans le but d’obtenir ce « lavage de cerveau » qui en fait un être obéissant. Le formatage a lieu à tous les niveaux, et en particulier dans une intense sollicitation sensorielle qui fait effraction dans le psychisme à l’insu de l’individu : « matraquage » publicitaire (le terme indique la violence même du procédé), festivités artificielles, syndicalisme de combat stéréotypé, émissions de télévision où les relations humaines sont humiliantes, sollicitations auditives permanentes, manipulation des discours politique, propagande et slogans… Cette intense sollicitation visuelle et auditive rend l’individu peu à peu passif, et plus malléable. Son « enveloppe psychique » (D. Anzieu, 1985) s’est en effet effractée, laissant çà et là quelques issues possibles à une manipulation. Dès lors, l’individu ne peut plus développer réellement de sens critique, il croit à ce que le supposé plus grand nombre croit, illustrant cette oxymore qu’est la démocratie des sondages (une démocratie purement virtuelle).


Corollaire de cette passivité, survient la terreur. De plus en plus nombreuses sont ces scènes de vie où l’on voit des personnes terrorisées. Une agression ? Personne ne réagit. Le voisin de palier ? Il peut être dangereux… Cette terreur est une forme ultime de conditionnement, car elle induit en nous l’idée que sans le groupe nous ne sommes rien, que seul le groupe peut nous protéger (alors que le groupe en l’occurrence, surtout constitué de personnes passives et apeurées, est devenu une masse qui ne protège plus de rien).

Survient alors l’idée de surveillance, surveillance de l’autre, quitte à s’aliéner soi-même en être surveillé (caméras dans les transports en commun, et autres lieux publics…). Cette aliénation générale se constate aussi dans la résurgence des interdictions massives, qui offrent le bénéfice de la déresponsabilisation, et placent chacun dans une position d’assisté, apparemment confortable. Par exemple, pour choisir un thérapeute, nous éprouvons le besoin que L’État légifère pour nous dire qui est bon thérapeute et qui ne l’est pas, comme si nous étions devenus des individus dépourvus de sens critique, manipulables à merci par n’importe quel charlatan non agréé par le dogme étatique. Des gens portent plainte contre des casinos alors que ce sont eux-mêmes qui se sont laissés emprisonner dans leur propre addiction ; on demande à l’État de légiférer sur la cigarette, sur l’alcool…


La santé n’est plus une affaire personnelle, mais est devenue pure santé publique : ce n’est plus à soi de se responsabiliser sur sa santé, mais c’est l’État, père omnipotent, qui s’en occupe, au gré d’une société d’assistanat où la faute de ses propres faiblesses est systématiquement rejetée sur autrui, ou sur l’État qui n’aura pas su intervenir. De la même façon, loin de responsabiliser les gens sur leur conduite automobile, la publicité nous « matraque » de visions traumatiques d’accidents sans égard pour la violence psychique qu’elle imprime, et l’État se charge bien de sanctionner implacablement le moindre écart, dans une visée répressive qui fait de nous, avant même que l’infraction n’ait lieu, des êtres par essence fautifs et infantiles, des êtres infailliblement surveillés par la machine (radars, caméras…). Tous ces phénomènes invoqués montrent ainsi la faiblesse de notre lien social, qui ne repose presque plus que sur la contrainte : « pédagogie noire », « matraquage » du slogan, terreur, autoritarisme, infantilisme. Ainsi s’exprime une violence fondamentale, que notre société engendre et auto-entretient, et dont elle est tout autant la première victime.


Rivalité mimétique et catharsis groupale

Cette violence fondamentale s’enracine dans l’idéologie de la masse, autour d’un égalitarisme dogmatique : parité à tout prix, baccalauréat pour tous… Tout le monde doit être identique, toute singularité est honnie, stigmatisée, toute discrimination sévèrement condamnée. Le corollaire de cette massification est que nous sommes tous semblables, et que je désire posséder ce que mon semblable désire posséder.

Dès lors, la course effrénée au produit (H. Arendt, 1961), au consommable, au gadget, et la « libre concurrence » illustrent le primat de l’imitation aux dépens du développement de la distance culturelle ou même spirituelle entre humains. Or l’objet désiré n’est pas toujours partageable et il y a donc des « exclus » de ce système de consommation. Selon René Girard (1999), la convergence de deux désirs sur un objet non partageable fait que le modèle et son imitateur ne peuvent plus partager le même désir sans devenir l’un pour l’autre un obstacle dont l’interférence, loin de mettre fin à l’imitation, la redouble et la rend réciproque. C’est ce que Girard appelle la rivalité mimétique, étrange processus qui sécrète en grandes quantités la jalousie, l’envie et la haine.


Ainsi, concernant l’emploi et l’accès aux richesses, la convoitise est déjà présente en amont : d’emblée, il est interdit que certains réussissent trop. Celui qui parvient à accumuler des richesses issues de ses compétences, d’un travail personnel acharné et d’un mérite propre rencontre alors la frustration de ceux qui voudraient pouvoir être à sa place (rivalité mimétique) mais ne le sont pas. C’est alors l’État lui-même qui, sous l’emprise de la masse, élimine l’obstacle, par exemple en sanctionnant l’interdiction de cumul dans la fonction publique (qui pourrait permettre à un agent de créer son entreprise), au nom d’ « un emploi pour tous » (ce qui est évidemment un non-sens économique : l’agent créant son entreprise aurait créé d’autres emplois à terme), en ponctionnant à outrance des entreprises créatrices d’emplois… Dès lors, face à cette indifférenciation de la masse, orientée vers des désirs communs non partageables et donc une concurrence massive révélée par l’interdiction étatique de se distinguer, intervient en retour une violence interne, qui se caractérise, d’une part, dans le désir de se singulariser d’autrui devenu semblable (par exemple dans le retour du communautarisme), d’autre part, dans une haine accrue du semblable qui désire la même chose que soi.


Toute société est fondée sur une violence initiatrice. Notre société démocratique s’enracine pour sa part dans la violence meurtrière de la Révolution française, dont on oublie souvent qu’elle fut un véritable carnage. Les paroles de notre hymne national sont également l’illustration emblématique et assumée de cette violence groupale. Il semblerait que la cohésion du groupe s’organise autour de la violence partagée, non seulement dans l’acte fondateur, mais également dans la pérennité de celle-ci. Dans l’Histoire humaine, l’ennemi sur lequel décharger cette violence fut souvent extérieur, comme c’est encore le cas de certains pays dits non démocratiques, où l’expression de haine peut se dévoiler au grand jour (par exemple sous la figure de la haine de l’Occident). Mais dans nos pays dits démocratiques, donc a priori pacifistes, l’expression directe de cette violence groupale est mise en défaut, et elle ne trouve même plus de vecteur d’expression dans l’art. De fait, en Grèce ancienne, la catharsis mentionnée par Aristote, jouait ce rôle de régulateur des émotions archaïques du groupe. La communauté citoyenne se réunissait annuellement au théâtre, à date fixe (une indemnité était même versée aux travailleurs pour venir rejoindre la communauté), afin d’y voir des tragédies, et se « purifier » des émotions néfastes que sont la crainte et la pitié. En les éprouvant intensément au théâtre, l’on prévenait le risque qu’elles ressurgissent dans la vie civile. Car, la crainte, si elle n’est pas déchargée, risque d’engendrer la violence, et la pitié, l’humiliation (sur la pitié, voir l’analyse des vues de Nietzsche, que je propose, in A. Bilheran, 2005). Notre société ne connaît pas ce vecteur du rassemblement citoyen autour de l’expression dramaturgique, qui autoriserait la décharge d’affects délétères à la vie pacifique en communauté. A défaut donc de vivre la vie au théâtre, on théâtralise la vraie vie, dans une confusion problématique entre réel et imaginaire : création de films où le héros assassiné ne l’est plus sur un mode figuratif (lequel nous permettrait la décharge affective sans passage à l’acte). Il apparaît comme vraiment assassiné, sous les yeux du spectateur, de façon aussi brute que se montrent à la télévision des scènes de terrorisme cru et meurtrier. Or, dans un cas, il s’agit d’une « fiction », dans l’autre, d’un véritable carnage. Cette absence de figuration dans l’art (le visuel de l’image en mouvement reproduisant l’action comme si elle était réelle entretient la confusion entre le réel et le virtuel), donc de distance, entrave l’accès au fantasme, donc à la pensée. L’image crue de violence occasionne l’effraction psychique. Loin d’une catharsis avec création de lien fédérateur dans un groupe ayant déchargé intensément les mêmes affects au même moment sans passage à l’acte, existent dorénavant des effractions psychiques à outrance sur l’individu lui-même, sans intégration au niveau groupal.

Ni ennemi extérieur, ni figuration de la violence pour provoquer une décharge affective. Il faut donc bien que cette violence ressurgisse, et elle s’exprime alors sous la forme de l’ennemi intérieur. Cet ennemi peut être fantasmé sous la figure de l’étranger qui s’immisce à notre insu dans le pays, ou sous la figure de l’enfant futur délinquant… La recrudescence du racisme à l’heure actuelle en est une illustration. L’ennemi intérieur est donc à désigner et à éliminer, pour que le groupe social puisse évacuer cette violence pulsionnelle archaïque et retrouver une cohésion. C’est le principe du bouc émissaire, tel qu’il est décrit dans le XVIème chapitre du Lévitique :

« Aaron lui posera les deux mains sur la tête et confessera à sa charge toutes les fautes des Israélites, toutes leurs transgressions et tous leurs péchés. Après en avoir ainsi chargé la tête du bouc, il l’enverra au désert sous la conduite d’un homme qui se tiendra prêt, et le bouc emportera sur lui toutes leurs fautes en un lieu aride. » (Lévitique XVI:21-22).

Le bouc émissaire présente souvent des qualités extrêmes, par lesquelles il s’auto-désigne comme bouc émissaire aux yeux de la masse : il est par exemple esclave, mendiant qui échappe à la société par le bas, ou gouvernant parce qu’il échappe à la société par le haut (R. Girard, 1982). Athènes entretenait d’ailleurs des futurs boucs émissaires (les « pharmakoï », poisons et remèdes), qu’elle pouvait sacrifier à la moindre tension sociale. La violence contre le bouc émissaire doit paraître légitime à la majorité de la communauté pour qu’il y ait catharsis, et reconduction des règles de différenciation. À l’heure actuelle, l’étranger est souvent assimilé dans les discours à une certaine criminalisation, accréditant le fantasme que l’homogénéité du groupe serait mise en péril par le fait migratoire (voir la fantasmatisation autour de l’immigration maghrébine), mais aussi légitimant la justification du bouc émissaire. En retour, la recrudescence concrète de positions identitaires fermées et intolérantes laisse entrevoir à quel point notre politique d’immigration est maltraitante, cherchant à briser l’identité initiale pour lui en substituer une autre sans donner les moyens mêmes de cette substitution…[3] A cela s’ajoutent la stigmatisation du « jeune », accrue du qualificatif de « de banlieue » et, pire encore, du jeune de banlieue noir, juif ou arabe, sinon femme ou homosexuel… mais aussi la stigmatisation du pouvoir, des « nantis » (par exemple l’homme beau, riche, sympathique, avec un parcours brillant et hors du commun), de ceux qui se distinguent, par le haut ou par le bas, de la masse. L’ordre social ne se retrouve qu’en tuant (moralement ou physiquement) les rebelles, et lapidant les têtes qui dépassent, confortant l’analyse freudienne : ce qui est premier n’est pas l’amour du prochain, mais la haine du prochain (S. Freud, 1929).


Le harcèlement moral : esquisse d’une violence groupale

De l’utilité sociale du harcèlement moral

Le harcèlement moral exprime tout particulièrement cette violence groupale, ainsi que le degré de conditionnement atteint. J’ai défini par ailleurs le harcèlement ainsi : « le harcèlement vise la destruction progressive d’un individu ou d’un groupe, au moyen de pressions réitérées destinées à obtenir de force de l’individu quelque chose contre son gré et, ce faisant, à susciter et entretenir chez l’individu un état de terreur » (A. Bilheran, 2006, p. 7).

J’ai montré les liens qui existent entre le harcèlement moral et le totalitarisme (Ibid., p. 83 sq.) : propagande, manipulation, terreur, désolidarisation, isolement, discours paradoxal, dissimulation, perte des repères, phénomène du bouc émissaire, culpabilisation et humiliation, infantilisation, perte d’autonomie et anonymat. Dans le contexte de violence groupale que je viens de décrire, il n’est pas étonnant que du harcèlement moral se développe : notre société le tolère. Bien plus, elle l’encourage car il a une utilité sociale : « Le harcèlement moral est une survivance archaïque d’un mécanisme psychique de groupe, qui a une utilité pour la pérennité du groupe et sa cohésion » (A. Bilheran, 2006, p. 18-19). Il s’apparente aux méthodes douces de liquidation analysées par M. Foucault (1975) ainsi qu’à une politique de contrôle qui permet d’obtenir la soumission des sujets rebelles à l’ordre social. Il est à noter que notre société, si elle sanctionne juridiquement le harcèlement moral pour la vie professionnelle, ne semble pas trouver urgent de sanctionner le harcèlement moral dans la vie privée. Cela signifie, en d’autres termes, dans une perspective psychanalytique, que le lieu de « fabrique » des harceleurs n’est absolument pas inquiété. Au contraire, notre société accentue le dogme de l’obéissance : obéissance des enfants aux parents (enfants maintenant considérés comme « tyranniques », et « délinquants » en puissance), obéissance des parents à leurs propres parents (recrudescence du contrôle des grands-parents sur leurs enfants à travers les petits-enfants)… Le contrôle hiérarchique s’accroît, et il se retrouve dans la vie professionnelle, par mimétisme avec les relations affectives intenses qui structurent tout individu dans l’intrafamilial, la famille étant le premier lieu d’apprentissage des codes d’une société (Hegel, 1821). Ainsi apparaît de façon criante toute l’ambivalence de notre société, qui se penche très sérieusement sur le harcèlement moral au travail, mais encourage encore la « fabrique » des bourreaux et des victimes (les premiers étant d’anciennes victimes, F. Sironi, 1999), l’ascendant hiérarchique familial, et le primat de l’ancêtre omnipotent. Ainsi, et de façon incohérente, notre société défend une posture démocratique, tout en vénérant une p