Poupée Vaudou : caricature ou torture ? Essai de réflexion anthropologique…

Mis à jour : 28 juil. 2020

9 octobre 2008


La médiatisation consacrée à la Poupée Vaudou ainsi qu’au Manuel l’accompagnant, destinés à jeter des sorts tant au Président de la République actuel qu’à son opposante lors des Présidentielles fait débat. Un tel débat montre bien à quel point il peut s’agir d’autre chose que d’une simple caricature. Les tenants de l’humour s’opposent aux tenants du respect… C’est pourquoi Sémiode propose ici sa modeste analyse anthropologique du phénomène actuel.


Des gadgets porteurs de sens

Il est évident que ces poupées ont avant tout été commercialisées comme des gadgets, mais il est beaucoup moins évident que cela soit aussi simple dans l’imaginaire collectif. En période de crise, dans toutes les sociétés, s’active une logique archaïque du bouc émissaire, désigné comme coupable des malheurs de la société en question. La croyance primitive est que l’élimination de ce fautif permettra à la société de réintégrer son ordre antérieur, et de revivre en paix. Lors de la peste qui s’était abattue sur Thèbes, Œdipe, alors roi, s’était ainsi mis en quête d’un coupable à sacrifier ou à bannir, afin que la cité retrouve santé et sérénité (et ce coupable sera lui-même, triste ironie du sort…). Cette logique stigmatise toujours ceux qui sortent du lot, souvent par le haut (c’est d’ailleurs l’origine politique du terme « harcèlement », malaise dont la recrudescence actuelle laisse songeur).


Une symbolique violente

Bien sûr, le culte Vaudou n’a rien à voir avec ces poupées commercialisées. Néanmoins, si l’on sonde les représentations individuelles et collectives des français, la poupée Vaudou est avant tout celle sur laquelle on jette un sort maléfique en la piquant d’épingles à des endroits signifiants du corps, avant de la brûler pour tout ou partie (cf. Tintin chez les Aztèques !).


L’imaginaire collectif (la culture populaire) autour de ces poupées est donc un imaginaire d’incitation à la haine, à la douleur, à la mort. La symbolique est donc extrêmement violente, et si ces poupées ne sont pas « chargées » d’esprits maléfiques, il n’en reste pas moins qu’elles sont chargées de sens dans l’imaginaire collectif ancestral. Il est coutumier de « jeter des sorts » lorsqu’on ne se sent d’ailleurs plus maître de son propre sort, et c’est peut-être là l’indice de la détresse d’un peuple. Qu’elle prenne la figure de l’humour n’y change rien, dans la mesure où l’humour est toujours porteur de sens, surtout lorsqu’il s’agit d’un humour noir…


Caricature, iconoclasme et conjuration

L’on avance l’argument de la caricature. Or, la caricature est surtout un outil pour faire avancer le débat démocratique, sous le mode de l’image et de la parole humoristique, au service d’une réflexion et d’avancées progressistes.


Ces poupées semblent bien davantage être les symboles d’une représentation primitive de la torture sur le corps que des caricatures permettant de faire avancer le débat démocratique. Cette logique est de type iconoclaste. Bien sûr, elle n’est pas nouvelle, des magazines people trouvent leur raison d’être dans l’encensement de l’idole puis son écrasement. Il y a là une vocation de décharge populaire, de Saturnales (les esclaves deviennent temporairement les maîtres), puisque le peuple a dès lors le pouvoir d’encenser puis d’écraser les puissants. La fascination est toujours une histoire mêlée d’amour et de haine. Sur un plan anthropologique, nous ne sommes pourtant plus, avec ces poupées, sur le registre secondarisé (civilisé) de la pensée et de l’image, c’est-à-dire de la simple représentation ou idée, qui amuse et suscite la pensée.

Nous sommes sur une logique primitive de la conjuration agie, du défouloir, de l’irrationnel violent, de l’attaque sur matérialisation du corps, et en particulier du corps de la fonction présidentielle (dans un pays à l’histoire chrétienne, où le corps du Monarque ou celui du Christ a été sacralisé, même encore récemment). Il pourrait y avoir là une recherche archaïque de cohésion sociale par la haine, et notamment par le « meurtre du père », jadis pourtant encensé par une majorité de français, majorité suffisante pour l’avoir élu Président de la République. Une telle pratique nous semble en conséquence très éloignée d’un débat démocratique où la caricature a, bien évidemment, tout son rôle critique et progressiste. Au contraire, la Poupée Vaudou nous semble aux antipodes de l’esprit des Fables de La Fontaine, ou des Portraits d’Honoré Daumier.


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