L’« hyperdatation » et sa fonction défensive dans la psychose

A. Bilheran a,1,*, S. Barthélémy b,2, J.-L. Pedinielli a,b,3

Disponible en ligne sur www.sciencedirect.com


a Centre de recherches en psychologie et psychopathologie cliniques, institut de psychologie, université Lumière–Lyon-II, avenue Pierre-Mendès-France, case 11, 69676 Bron cedex, France.

b Centre PsyCLE, université de Provence, 29, avenue Robert-Schuman, 13621 Aix-en-Provence cedex, France.

Reçu le 27 septembre 2006 ; accepté ́ le 10 janvier 2007 - Disponible sur Internet le 31 octobre 2008 - http://france.elsevier.com/direct/AMEPSY/


La psychose manifeste une appréhension singulière du temps, qui se caractérise dans une difficulté à inscrire une temporalité propre au récit, notamment dans des phénomènes d’absence de datation ou de datation à outrance. Cette datation à outrance de certains récits psychotiques est étudiée ici à travers le concept d’« hyperdatation » proposé par les auteurs qui s’interrogent sur sa fonction psychique. La méthodologie est qualitative et se fonde sur la présentation de deux cas cliniques, l’un de schizophrénie, l’autre de manie. Chacun des cas illustre l’hyperdatation comme expression d’un mécanisme de défense spécifique (isolation dans la schizophrénie, discontinuité et omnipotence dans la manie), traduisant une difficile gestion d’affects traumatiques liés aux événements datés. L’hyperdatation, malgré l’apparence de chronologie, ne permet pas l’historicisation du récit dans une mise en intrigue, et manifeste une temporalité figée qui ne peut s’inscrire dans ce que les auteurs ont conceptualisé comme « temporalité sociale ».


1. Introduction

La question du temps dans la psychose a davantage été conçue sous l’angle du vécu temporel (« temps vécu » de Minkowski [20]), que sous l’angle du discours, du récit. Or, selon Ricœur [24, p. 17] « … le temps devient temps humain dans la mesure ou` il est articulé de manière narrative ; en retour le récit est significatif dans la mesure où il dessine les traits de l’expérience temporelle » (la narration étant la part du récit qui relate actions et événements et qui peut être complétée par la description). C’est cette expérience narrative que Ricœur nomme « mise en intrigue » d’un parcours biographique. Cela nous conduit à penser l’expérience temporelle de la psychose au travers des récits des patients et de la possibilité de cette « mise en intrigue ».

Dans le cadre de nos recherches auprès de patients psychotiques en pavillon hospitalier, il est apparu que cette mise en intrigue, souvent décousue, était régie par une se ́rie de phénomènes tels que les marqueurs temporels, la rythmicité du discours, etc. Nous souhaiterions dans cet article développer l’un de ces phénomènes, que nous avons nommé « hyperdatation », en fabriquant un néologisme à partir du grec ancien (de datéomai-oûmai : diviser [le temps] en portions ; avec le préfixe huper : plus que, au-dessus de). En résumé, l’hyperdatation serait un procédé consistant à dater à outrance des événements de vie : la narration deviendrait alors moins une narration de contenu qu’une narration essentiellement constituée par ces repères temporels que sont les dates. Ce phénomène, à l’œuvre chez certains patients, semble mériter considération. Son retour récurrent nous a conduits à poser la question suivante : quelle pourrait être la fonction de l’hyperdatation dans l’économie psychique de certains patients psychotiques ? En nous fondant sur une méthodologie compréhensive et qualitative [17,25] illustrée par des études de cas, nous postulons que l’hyperdatation qui se rencontre chez certains patients psychotiques serait l’expression de processus psychiques, dont l’éventuelle fonction défensive est à interroger. Pour tenter de conforter ou d’infirmer cette hypothèse, nous proposons une exploration de deux cas cliniques de patients psychotiques. Ces deux cas ont été choisis sur la base du repérage de l’hyperdatation. Il est entendu qu’il s’agit ainsi d’ouvrir des pistes de réflexion pour des études ultérieures.


2. La datation des événements et la mise en intrigue

2.1. La mise en intrigue dans la psychose


Il est devenu commun de dire que le psychotique souffre d’un malaise identitaire [21,4]. L’identité est à entendre comme un sentiment de subjectivité et une saisie de soi préréflexive (« ipséité » [24]), mais aussi et surtout comme la faculté qu’a le sujet de se raconter, de s’autoréférencer dans un discours qui s’inscrit lui-même dans un ensemble culturel et collectif (« identité narrative» [24]). Cette identité narrative est une « connexion entre événements que constitue la mise en intrigue, qui permet d’intégrer à la permanence dans le temps ce qui paraît en être le contraire, sous le régime de l’identité-mêmeté, à savoir la diversité, la variabilité, la discontinuité, l’instabilité » [24] Dès lors, dans son récit sur lui-même, l’individu sent ce passé faire sens pour lui et être en continuité avec son actualité. Au contraire, une altération de cette identité narrative entrave toute synthèse autobiographique de soi, signe d’une désorganisation psychique. La « mise en intrigue » selon Ricœur, qui permet l’instauration de l’identité narrative et de l’autohistoricisation [2], est mise à mal dans la psychose, notamment en ce que la succession temporelle des événements y est sérieusement perturbée.


2.2. La datation des événements

De fait, toute mise en intrigue est temporelle, témoignant ainsi du vécu temporel psychique de la personne qui raconte ce récit autobiographique : il s’agit d’une « imitation créatrice de l’expérience temporelle vive par le détour de l’intrigue » [24]. Cette temporalité se manifeste, entre autres, dans les dates qui ponctuent les événements, et qui permettent d’instaurer une chronologie qui offre un modèle de concordance (ou de cohérence, critère infaillible du bon agencement de l’action au sein de la narration, selon Aristote [1]). Car la mise en intrigue ne saurait être qu’une collection de dates : il faut que ces dates soient signifiantes, eu égard aux événements qu’elles ponctuent, mais également dans un rapport chronologique de succession entre elles.

Dans la psychose, très souvent, l’incohérence du délire entrave cet accès à la temporalisation, donc à la chronologie. Pouvoir dater un événement est le signe d’une insertion du psychisme dans une temporalité sociale (cette dernière représentant le « temps–mesure » selon Bergson [5], celui des horloges, linéaire et irréversible, qui régit et norme la vie en société). Il semblerait que le vécu psychotique soit davantage régi par une temporalité de type mythique (répétition, rythmicité, sacralité) que par la temporalité sociale. Il paraît donc logique que la spécificité du temps vécu dans la psychose influe également sur les modalités de la mise en intrigue, et notamment le procédé de datation comme structuration du récit.

Ainsi, si nous supposons avec Ricœur [24] « que le temps devient temps humain dans la mesure où il est articulé sur un mode narratif, et que le récit atteint sa signification plénière quand il devient une condition de l’existence temporelle », c’est précisément ce point qui fait défaut dans la psychose. De fait, soit la personne est proprement incapable de dater le moindre événement (donc d’instaurer un lien signifiant entre une date et un événement), soit elle peut le dater, mais sans parvenir à l’insérer dans une continuité chronologique (donc à créer un lien de succession entre les événements signifiants). Enfin, il peut arriver qu’elle sache dater le moindre événement et qu’elle ponctue son récit par une datation à outrance. C’est ce dernier point que nous avons appelé « l’hyperdatation ».


2.3. Définir l’hyperdatation

Comment définir l’hyperdatation ? Elle se caractériserait par une datation à outrance, mais pas seulement. De fait, elle se manifesterait en même temps qu’un désinvestissement par le patient de la charge affective de l’événement. En somme, le patient psychotique surinvestirait la date aux dépens de l’événement, dans une sorte de scission entre le contenu de l’événement et sa forme datée. Enfin, le troisième critère qui caractériserait l’hyperdatation consisterait en une perte radicale de fonction de la datation : il ne s’agirait plus de conférer des repères temporels aux événements afin d’organiser le récit dans une chronologie, mais d’un processus tendant à évacuer la pensée de l’événement, en ne désignant plus que la date de cet événement. Dès lors, l’affect serait reporté sur cette date, et délié de la représentation de l’événement pour lequel il existe des carences représentatives et une charge affective originelle certainement très intense.


2.4. Hypothèse concernant l’hyperdatation dans la psychose

Dans la psychose, la datation, en tant qu’elle est un vecteur chronologique, donc la manifestation d’une faculté à autobiographier un récit de soi comme expérience temporelle, serait défaillante. Ainsi, l’on assisterait soit à une absence de datation des événements du récit, soit à une hyperdatation qui surchargerait le récit de pseudo-indicateurs temporels, notamment de dates quasi sacralisées. Dès lors, l’hyperdatation serait un processus psychique de défense contre la charge traumatique liée à la pensée de l’événement, au profit du caractère désormais central de la date, cette fois dénuée de toute véritable insertion dans une chronologie signifiante.


3. Le cas Dalila

3.1. Présentation de Dalila

Dalila est une patiente schizophrène. Troisième enfant d’une fratrie de dix, elle est scolarisée jusqu’à 15 ans, avant de travailler ; des troubles du comportement apparaissent après le mariage de sa sœur et une déception amoureuse. Un délire de filiation et de transformation corporelle, puis des hallucinations se développent ensuite. Dalila est persuadée d’avoir des parents extraterrestres inconnus. La question de l’identité est alors posée. Dans l’institution soignante où elle est hospitalisée, Dalila adopte une position de retrait et répond très peu aux sollicitations de l’équipe soignante ; emmitouflée dans une doudoune été comme hiver, elle se protège des stimulations extérieures ; aucune expression d’émotion n’est présente. Au cours d’une hospitalisation de sept années, elle sort de plus en plus de son attitude autistique, et commence même à manifester certaines qualités d’adaptation, lui permettant d’intégrer un appartement thérapeutique dans lequel elle vit avec deux colocataires depuis plus d’un an.


3.2. L’hyperdatation

Au début de son hospitalisation, Dalila livre son histoire de manière très énigmatique ; elle est née toute seule, mais sa mère est morte à l’accouchement ; elle est née sur une autre planète mais aussi sur la Terre. Elle a, dit-elle, 42 ans, huit ans, 300 ans. Elle a plusieurs identités, et serait un « homme–femme ». Elle dit : « Je suis morte, puis je suis renée. » Son récit est fait de contradictions et d’éléments temporels épars. Lors du changement de psychologue au moment du passage en appartement thérapeutique, elle hallucine la présence de son ancien thérapeute à l’intérieur du nouveau clinicien, et entend des mots insanes qu’il lui dirait ; l’absence intolérable se retourne en un plein persécutif [8,27]. La séparation ne peut être élaborée. Nous constatons que le changement associé aux événements de vie ne peut être pensé ni inscrit dans une chronologie ; ainsi, la finitude associée à la succession de la vie et de la mort, la chronologie de son histoire et la séparation ne peuvent être intégrées. Les différents temps sont comme compactés, marquant une temporalité sans début ni fin, associée à la construction délirante.

Progressivement, apparaissent des rituels obsessionnels, des comptages de pièces, de tableaux de chiffres, d’objets. Souvent dans le cadre de l’entretien, elle rappelle de manière très précise des dates jalonnant son histoire, sans pour autant en donner une présentation chronologique : étonnant alors la psychologue, elle donne avec grande précision la date de son entrée à l’hôpital ; il en va de même de cette opération de la jambe, pour laquelle l’équipe soignante dit qu’elle s’est accompagnée d’un investissement amoureux du chirurgien ; parfois, de façon pointilleuse, elle reprend les dates marquant les étapes de la rencontre avec la psychologue : « La première fois que l’on s’est vu, c’était le samedi 23 juin 2001, j’étais assise sur le fauteuil dans l’appartement thérapeutique, il était 10 h 15. » Tandis qu’elle rappelle de la sorte des moments de son histoire, elle n’exprime aucun éprouvé qui pourrait être relié à ses relations à sa famille, à la rencontre avec le clinicien ; l’investissement amoureux centre ́ sur le chirurgien et le précédent psychologue n’apparaît plus. Elle passe un temps considérable à récapituler les dates de certains événements.

La plupart du temps, l’éparpillement temporel et affectif inscrit dans le délire est remplacé par une centration méticuleuse sur les dates de son histoire. À chaque entretien, Dalila se saisit de l’éphéméride présent sur le bureau du clinicien, le met à jour quand le clinicien ne l’a pas fait et répète la date. Elle insiste aussi pour que le clinicien inscrive précisément la date du prochain entretien et refuse de se séparer des cartons de rendez-vous même lorsqu’il n’y a plus de place pour y écrire. Elle s’excuse alors, disant qu’elle a la « maladie du calendrier », qu’elle évoque souvent tandis que le clinicien tente d’aborder certains pans douloureux de son histoire ; le surinvestissement de la date évacue l’expression de l’éprouvé. Nous retrouvons, dans ce surinvestissement de la date, le phénomène d’hyperdatation. Celui-ci s’associe à un « gel des affects » [22,23], dans un blocage de la capacité à sentir la vie, à travers une scission entre réalité environnante et réalité intrapsychique. L’hyperdatation semble renfermer un affect associé à un événement ou à la rencontre avec le clinicien, en donnant une forme « désaffectivée » au ressenti ; Dalila est alors moins confrontée à l’angoisse intense de « l’expérience sans nom » que constituent ses mouvements affectifs.

Il arrive toutefois que le phénomène d’hyperdatation diminue. Par exemple, on lui apprend que son frère a besoin d’une greffe de moelle osseuse et qu’elle peut, si elle le souhaite, faire une prise de sang pour tester sa compatibilité ; l’hyperdatation cède, laissant place à une recrudescence du délire de filiation : « Mais je n’ai pas de frère ! Mon père est le dieu qui m’a chiée dans le jardin du pavillon. » L’effraction de la réalité semble venir solliciter la trace mnésique associée à l’élément de réalité dénié (concernant sa filiation), mettant en échec l’hyperdatation et laissant transparaître une tension affective certaine.

Plus tard dans la thérapie, après une période de vacances du psychologue, elle décidera elle-même de s’absenter. Cet espace temporel, vide de toute date de rendez-vous, permettra à Dalila de revenir auprès du clinicien pour exprimer un intense vécu affectif de colère, amorçant un « dégel affectif » [3] (« J’ai le droit de faire le pont moi aussi ! Je n’aime pas ! ») ; celui-ci commencera à se transformer au fur et à mesure des séparations en affects dépressifs, comme si un travail de deuil s’entamait [18] avec la constitution d’un espace naissant pour penser l’absence et la séparation. L’hyperdatation disparaît alors au profit d’une expression des affects.


3.3. Conclusion

Le phénomène d’hyperdatation semble permettre au patient de ne pas être en contact avec une charge affective douloureuse. L’affect est alors scindé de la représentation associée à l’événement sur lequel est porté le marquage temporel excessif. Nous pensons que dans la schizophrénie le phénomène d’hyperdatation serait sous-tendu par une scission entre l’affect et la représentation. Cette scission évoque un processus d’isolation qui consiste à scinder une pensée ou un comportement de telle façon que soient rompues les connexions avec d’autres pensées ou le reste de la vie psychique du sujet. Ici, ce processus s’inscrit dans la dissociation psychotique, laissant songer à la brisure qui caractérise la temporalité du schizophrène [9,19], et se traduit notamment par un discours centré sur la précision temporelle au détriment de la narration de l’expérience et de l’expression affective. L’hyperdatation sous-tendue par une déliaison affect–représentation [14,15] permet au patient une objectivation évitant le surgissement affectif ; elle est associée, chez certains patients, à un évitement des mouvements affectifs concernant des pans de leur histoire, sans s’inscrire toutefois dans une chronologie.


4. Le cas Mélusine

4.1. Présentation du cas Mélusine

Mélusine a 57 ans et est diagnostiquée depuis plusieurs années comme maniacodépressive. Son premier état maniaque ayant nécessité une hospitalisation s’est déclenché à la suite de la mort de son père, évoquant ainsi la « manie du deuil ». Son état se caractérise par une excitation psychique avec passages fréquents du coq-à-l’âne au cours des entretiens et des difficultés à se concentrer, une hyperactivité (ménage, « recyclage » de récipients en verre comme des pots de Nutella, listes...), une hyperthymie avec des états euphoriques et des sautes d’humeur (elle passe d’attitudes aguicheuses à des attitudes ludiques et joviales, puis à des attitudes agressives), une théâtralisation dans les gestes et les expressions verbales. A cela s’ajoutent la prédominance des thèmes liés à la sexualité et, parfois, des idées éparses de persécution à mécanisme imaginatif (Mélusine pense ainsi être recherchée car de dos elle serait le sosie d’Al-Qaïda). Lorsqu’elle est en état maniaque aigu, elle veut qu’on l’appelle Mélusine et se caractérise par une préciosité exacerbée : vêtements bleu turquoise assortis au sac, au stylo, au vernis à ongle et au fard à paupières, par exemple. Elle a toujours un carnet (assorti au reste de la tenue) sur elle, dans lequel elle note tout : nom, prénom et âge de chaque soignant, plan de l’hôpital, créations poétiques... Elle semble si méticuleuse que l’on s’attendrait à une méticulosité équivalente concernant la chronologie des événements. De plus, Mélusine insiste sur l’importance selon elle de conserver des repères temporels. En entretien, elle indique qu’elle attache une très grande importance aux repères temporels. Son frère aurait perdu ses repères spatiaux, temporels, scripturaux, et elle s’en dit bouleversée. Ainsi, ce qui la bouleverse au plus haut point est que son frère dit avoir vu son père il y a deux mois alors que son père est mort en 1976. Cette question du deuil pathologique semblerait la déstabiliser en premier lieu, dans la mesure où c’est notamment à la suite de ce deuil qu’elle a connu sa première hospitalisation. Lorsqu’il s’agit de l’évocation d’épisodes traumatiques, elle présente alternativement deux phénomènes : soit la datation manque, soit la datation est extrêmement précise tout en surchargeant le récit, laissant penser à ce que nous avons caractérisé comme « hyperdatation ».


4.2. L’absence de datation

Concernant l’absence de datation, par exemple, lorsqu’on lui demande de quand datent selon elle ses premiers signes de rechute, Mélusine répond : « Il y a naguère, quelque temps », avant de dire qu’ils sont dus à la « peur du grand méchant loup ». Lors d’un autre entretien, elle indique : « Quand je suis montée dans le 72 [l’autobus], un journaliste de TF1 m’a photographiée. Donc, quelque part, il y a une photo de moi. Je n’ai pas lancé de procès, mais j’aurais dû. » A la demande de dater plus précisément cet événement, elle répond : « dans l’an dernier, je ne saurais le dater, vêtue de bleue. Le ciel était clair, bleu, c’était en journée. » Ainsi, lorsque la datation vient à manquer, Mélusine se repère temporellement aux couleurs, qui lui servent aussi de repères spatiaux : « Depuis 1974, je connais toutes les chambres du service, même la cellule. Je connais chaque interstice, parce que je m’adapte très facilement aux lieux. Là j’enregistre fort bien, la couleur verte, la couleur beige, la couleur orange, les dossiers colorés. Les instruments de travail sont bordés de noir... » L’absence de datation concerne chez Mélusine les événements à forte charge traumatique : deuils et ruptures sentimentales, hospitalisations...


4.3. L’hyperdatation

Or ce sont aussi des événements à forte charge traumatique qui sont concernés par ce que nous avons nommé « l’hyperdatation ». Chez Mélusine, l’hyperdatation se retrouve surtout dans l’évocation de deuils d’allure pathologique (dont les ruptures sentimentales comme son divorce, les séparations difficiles comme la séparation d’avec son travail lors de sa future retraite). Mélusine parle en ces termes du décès de sa grand-mère : « Ma grand-mère, c’est mon étoile. Elle est morte en 1986, je crois, le 27 juillet 1986, et c’est moi qui m’occupe de son 15ainère. J’aime beaucoup jouer sur les mots. Mireille, par exemple, habite Marseille, parce qu’elle M sa ville. Elle s’appelle Mireille. Elle s’appelle aussi Miel parce qu’elle est douce, elle a des douceurs et elle les distribue. Elle s’appelle Merveille, elle s’appelle Mimi, elle s’appelle Mademoiselle. »

A l’hyperdatation s’ajoute ici un jeu sur les mots. L’hyperdatation n’est pas réellement destinée à orienter l’auditeur, et semble parfois même être une datation erronée, comme si cette dernière valait mieux qu’une absence de datation. Par exemple, Mélusine dit : « Il faut que je constitue le livre de mon père. Il est venu des Océans le 11 novembre en France. » Ici, la date est précise, mais l’on ne sait de quelle année il s’agit. Pour la patiente, cela ressemble à une façon de se raccrocher à tout prix à un repère presque magique, celui du chiffre, sans qu’il semble revêtir de signification temporelle, de même qu’elle se raccroche aux couleurs pour trouver un semblant de repères spatiaux. Elle se lève alors pour me montrer une photographie de son père dans un livre. Cette photographie, selon elle, date du 14 juillet 1944. Or, sous la photographie, la date manuscrite indiquée est celle du « 11 nov. 1944 ». Cela ne semble pas la contrarier et elle poursuit : « Mon père est né le 11 nov. 1922. Il était parachutiste, et il a sauté à l’aube du 5 juin 1944 a` Saint- Marcel, en Bretagne (Débarquement Normandie). Il a fait 27 sauts en parachute, pendant son service. » Là encore, il apparaît que les dates sont davantage des chiffres que des repères temporels et qu’elles permettent de fuir l’évocation précise du souvenir que Mélusine n’a pas (amnésie traumatique ?) : lorsque nous lui demandons de relater plus précisément les événements qu’elle mentionne, elle détourne sa réponse et transcrit de nouvelles dates, tout en précisant : « Vous savez, j’ai une mémoire, qui est une mémoire vivante... » La vacuité de ses repères temporels est encore plus explicite dans cet autre propos :

- Mélusine : « Je ne prends ma retraite à la Poste qu’en 1972 ;

- Psychologue : En 1972 ?

- Mélusine : Euh, en 2012, pardon, vous avez raison, il faut être précis sur les dates. »


4.4. Conclusion

Ainsi, il semblerait que l’hyperdatation permette d’éviter l’intense charge traumatique liée au contenu événementiel (ainsi, l’arrêt de son travail, dans lequel Mélusine s’investit beaucoup, et qui représente selon elle les valeurs du service public auxquelles elle croit), pour déplacer la charge affective sur la datation en elle-même.

A l’hyperdatation fait écho le jeu sur les mots, comme dans l’évocation du décès de sa grand-mère, dans une tentative de maîtrise du temps, comme on peut maîtriser le langage ou l’espace à l’aide d’une création omnipotente (Mélusine pense ainsi maîtriser le mouvement des voitures à distance). Mélusine joue beaucoup, par exemple avec les mots : « Je suis écrivain, j’écris des contes pour enfants, comme Mélusine. Voilà pour le côté fée. Pas féodal », et avec les couleurs : turquoise (« couleur de l’apaisement, de l’équilibre, du romantisme »), vert (« couleur de l’espérance »), noir, couleur insupportable du deuil... On peut émettre l’hypothèse d’un jeu équivalent sur les dates, dans une omnipotence maniaque. Cette tentative de maîtrise peut se retrouver également dans le fait que Mélusine possède toujours avec elle dans son sac un immense calendrier, sur lequel elle surligne au fluo la moindre date importante, le moindre rendez-vous.

L’hyperdatation est alors le signe d’un dysfonctionnement manifeste dans l’appréhension temporelle, une tentative avortée de créer un lien d’historicité. De même que le repérage spatial avec les couleurs, le repérage temporel avec les chiffres que sont les dates est illusoire. De fait, Mélusine se perd tout autant spatialement (errance) que temporellement (oubli des jours…). Sa perception du temps semble se décrire en ses propres termes : pour Mélusine, chaque caillou du sol granule ́ de l’hôpital représente un jour. Or cette mosaïque est décousue, floue, sans trajectoire temporelle linéaire. De même, une série de dates cumulées n’assure ni un lien temporel, ni une temporalisation nécessaire à une « mise en intrigue ». L’hyperdatation manifeste ici ce que Tatossian avait déjà indiqué au sujet du vécu temporel du maniaque : « Le maniaque vit dans une chaîne de présences isolées d’un instant à l’autre. L’éclatement de sa biographie, qui se réduit à un présent détaché du passé et de l’avenir, le déracine aussi profondément que le mélancolique » [26].

Dès lors, si le temps maniaque, qui se manifeste notamment dans l’hyperdatation, a l’allure d’une « fuite des idées » selon Binswanger [7], et d’une accélération du tempo de la temporalisation, en réalité il est un temps figé, glacé, à l’image du temps dans la psychose [21,22]. La temporalisation en état maniaque est à envisager comme une série discontinue de dates, sans lien les unes avec les autres. C’est pourquoi, si Binswanger parle au sujet de la manie d’« altération de l’expérience temporelle » [7], Tatossian insiste pour sa part sur la similitude entre la temporalisation maniaque et la temporalisation mélancolique, contre toute apparence : l’être maniaque « est fête, fête de la Présence, fête hors du temps et de l’espace sérieux de la vie proprement personnelle. Mais, comme dans toute fête, la mort se cache sous l’exaltation de la vie, et ici l’être-au-monde mélancolique sous l’être-au-monde maniaque » [26].


5. Discussion

5.1. Une fonction défensive

En somme, l’hyperdatation serait l’expression de processus psychiques défensifs permettant de mettre à distance le contenu traumatique lié à l’événement. Ce faisant, il s’agit d’un procédé de mise à distance de la charge affective de l’événement, en la faisant glisser sur une date, moins évocatrice de traumas. En revanche, si l’élaboration psychique requise pour instaurer ce processus psychique ne peut se faire (par exemple, par le vecteur de la symbolisation [6]), alors la charge traumatique empêche l’accès à toute datation, ce qui entraîne pour le patient une tension affective difficilement gérable. Dans ce cas, l’absence d’élaboration de la charge traumatique entrave le processus psychique même de la datation, fût-ce avec des dates erronées. Ce processus semble varier en fonction de la singularité du patient.

L’origine de l’hyperdatation pourrait s’inscrire dans une carence en représentation. Les traces mnésiques liées à une charge traumatique laisseraient l’affect en attente d’une forme qu’il trouverait dans la date, ce qui laisse songer au modèle freudien de l’effroi, où Freud souligne l’impossible symbolisation de l’événement et la cristallisation de la charge affective [11–13]. La cristallisation de l’affect sur la date manifesterait ici l’impossibilité d’une liaison secondaire. Somme toute, l’hyperdatation serait l’expression d’une scission entre affect lié à l’événement daté, représentation de l’événement et date, d’une « déliaison » au sens de Green [14,15].


5.2. L’échec de la mise en intrigue

Dans tous les cas, l’hyperdatation manifeste un échec dans l’appréhension de la temporalité sociale (telle que définie supra), et dans le processus de mise en intrigue dans un récit. Dans la schizophrénie, le temps semble brisé, figé dans la répétition traumatique, et l’hyperdatation dans le récit illustre cette brisure : les dates sont autant de ruptures du récit. Dans la manie, le temps est une des formes « de la discontinuité et du sautillement » [10], figé dans l’instantanéité, et l’hyperdatation manifeste un besoin de maîtrise du flux temporel, qui ne peut qu’avorter, et qui traduit, derrière une apparence de chronologie, une temporalité figée sur le retour du même.

L’échec de la temporalisation dans la mise en intrigue, qu’illustre l’hyperdatation, explique pour partie les impasses auxquelles la psychose est confrontée s’agissant de l’identité narrative définie supra. L’absence de succession temporelle et de temporalisation des événements autrement que par une date qui les fige et leur ôte leur dimension affective ne peut que rendre problématique la saisie réflexive d’une identité au travers d’un récit biographique.

Ainsi, par-delà les divergences liées à la spécificité du processus dans l’économie psychique des patients psychotiques, il y aurait des similarités concernant l’hyperdatation dans la psychose : tentative avortée de restauration d’intrigue, impasses de la fonction chronologique de la datation, mais aussi fixation de la temporalisation en un chiffre, illustrant la brisure ou l’instantanéité, dénué de tout flux temporel, donc de lien avec la « rétention » (appréhension de ce qui vient juste de se produire) et la « protention » (intuition du futur immédiat) qui caractérisent pourtant l’expérience du temps selon Husserl [16].


5.3. Limites et perspectives de cette étude

Les limites de cette étude consistent dans l’identification de ce phénomène, qui semble plus rare dans la clinique que les phénomènes d’oubli ou d’absence de datation. En outre, sa signification reste à approfondir, car il semblerait que l’hyperdatation soit liée à un processus de gestion des affects, qui varie entre les différents types de psychose. Si notre pratique nous a orienté à penser ce phénomène chez les patients psychotiques, nous n’excluons pas en outre la possibilité de le rencontrer chez d’autres types de patients. Nous postulons pourtant que la fonction de l’hyperdatation dans la psychose serait en lien avec des processus psychiques essentiellement psychotiques. Il resterait donc à interroger de façon plus approfondie les raisons pour lesquelles un patient psychotique « hyperdaté », et notamment cette question de l’affect (et surtout de l’angoisse) vécu comme une menace. Les perspectives de cette étude pourraient être les suivantes : interroger les liens entre l’hyperdatation et la mémoire dans la psychose (l’hyperdatation est-elle une tentative échouée de récupération de souvenirs, et/ou une tentative de mise en forme des traces mnésiques brutes ?) ; approfondir la question de la temporalité psychotique ; en tirer des apports thérapeutiques dans la gestion du temps en lien avec les affects, puisqu’il semblerait que ce n’est que dans une certaine flexibilité de cette défense que le patient pourra accéder à ses affects et les intégrer dans la relation intersubjective au thérapeute.


Conflit d’intérêt

Aucun.

La recherche a été effectuée conformément aux dispositions éthiques et réglementaires applicables à la recherche clinique en France.


Remerciement

Nous remercions le Pr Albert Ciccone pour sa précieuse collaboration et son soutien à nos recherches.

Références

[1] Aristote. Poétique. Paris: Le livre de poche; 1996.

[2] Aulagnier P. L’apprenti-historien et le maître-sorcier. In: Du discours identifiant au discours délirant. Paris: PUF; 2004 (1984).

[3] Barthélémy S, Gimenez G, Pedinielli JL. Dégel des affects dans la schizophrénie. Bull Psy (Paris) 2004;57:151–6.

[4] Benedetti G. La mort dans l’âme. In: Psychothérapie de la schizophrénie : existence et transfert. Ramonville Saint-Agne: Erès; 1995.

[5] Bergson H. La pensée et le mouvant. Paris: PUF; 1938 (1934).

[6] Bilheran A. Symbolisation, représentation, mémoire. Cahiers du CRPPC no 17, Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 2005.

[7] Binswanger L. Mélancolie et manie. Paris: PUF; 2002 (1960).

[8] Bion WR. (1959) Attaques contre la liaison. In: Réflexion faite. Paris: PUF; 1983. p. 105–123.

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