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Le virus du totalitarisme

Dernière mise à jour : 17 mai 2022

Propagande de masse, manipulation et contrôle des individus, organisation d'une psychose paranoïaque, désignation d'ennemis, persécution des opposants...


Pour Ariane Bilheran, psychologue clinicienne, auteur notamment de Psychopathologie de la paranoïa et Psychopathologie de l'autorité (Dunod), nos sociétés sont en train de sombrer dans le totalitarisme.


Entretien paru en février 2022 dans le journal La Décroissance.

Le Covidisme suit-il un chemin qui est propre au développement des systèmes totalitaires ?


Nous devons rappeler ce qu’est le régime totalitaire, dans sa structure ou, autrement dit, dans son essence, par-delà les divergences de décor. Le totalitarisme se caractérise, pour la philosophie politique, par les critères suivants : un système organisé par le monopole des médias de masse, par la surveillance des individus avec un encouragement aux délations, une politique organisée sur la terreur et une idéologie mouvante, construite sur le clivage entre bons et mauvais citoyens, sur l’ennemi visible ou invisible et la pureté, une persécution des opposants et de toute critique à l’idéologie, une politique de la table rase.


Sur le plan psychopathologique (étude des processus psychiques), le totalitarisme correspond à une psychose paranoïaque collective, c’est-à-dire un déni de réalité (la réalité de l’expérience n’existe plus, n’est plus un critère incontournable de confrontation du discours), un délire de persécution arrimé à « folie raisonnante » argumentant tout et n’importe quoi, interprétant les chiffres et les situations comme ça lui chante, au mépris de la logique et d’une recherche de vérité. La structure du délire est toujours la même : le corps social est pris au sens littéral d’un seul corps dont les individus seraient des cellules ; il est persécuté par un ennemi, et seule l’éradication de cet ennemi permettra de retrouver une vie normale. La nature de ce délire est contagieuse. J’ai étudié depuis longtemps ce phénomène que j’avais nommé « contagion délirante », en référence à Hannah Arendt, qui parlait de « virus spécifique du totalitarisme », dans les Origines du Totalitarisme.


La nature du lien de civilisation se fonde sur le respect des interdits anthropologiques fondamentaux, à savoir l’interdit du meurtre, et l’interdit de l’inceste. On peut entendre ces interdits au sens propre mais aussi au sens dérivé : « désactiver » quelqu’un qui ne peut ainsi plus exercer son travail correspond à une condamnation à mort sociale. Dans le système totalitaire, ces interdits sont balayés par l’état d’exception. On doit au philosophe Giorgio Agamben une réflexion philosophique profonde sur l’état d’exception en matière politique. L’état d’exception est un espace dans lequel le Droit est suspendu, donc un espace anomique, mais qui prétend être inclus dans le système juridique. Agamben parle « d’éclipse du Droit » : le Droit demeure, mais n’émet plus sa lumière. La première conséquence est la perte pour les citoyens du principe fondamental de la sécurité juridique : l’illégalité est normalisée. En clair, le Droit qui est censé protéger les individus, devient l’outil de leur persécution. C’est cela, le fait totalitaire. L’état d’exception, historiquement, trouvait un terme temporel, comme dans la dictature romaine. Aujourd’hui, il devient la condition normale. C’est en somme une exception permanente, donc ce n’est plus une exception !


Le régime totalitaire est donc le moment où sont autorisées toutes les transgressions possibles, au nom d’un idéal tyrannique (« le Bien Commun », « la Santé pour tous », etc.) que l’on peine à définir, bien entendu, et qui repose sur un sophisme, une proposition contradictoire. Agamben le résume ainsi : « Une norme qui stipule que l’on doit renoncer au bien pour sauver le bien est tout aussi fausse et contradictoire que celle qui, pour protéger la liberté, exige que l’on renonce à la liberté. »[1]


La logique y est paradoxale et sacrificielle : l’angoisse qui traverse les individus cherche un exutoire, dans le sacrifice de certains des membres. En somme, nous avons affaire à une régression archaïque : l’épidémie qui contamine la cité est vécue comme un fléau envoyé par les dieux pour nous punir, et seule une logique sacrificielle pourra restaurer l’ordre perdu.



Est-il alors possible de prédire son évolution ?


L’exercice est toujours compliqué, car il est difficile de conserver une certaine distance critique avec l’époque dans laquelle nous sommes immergés avec, en outre, ce rappel que le système totalitaire cache toujours des choses sordides à la population et ce, dès le départ.


Néanmoins, il faut rappeler que le totalitarisme fonctionne par la terreur (quelle que soit l’origine attribuée à la terreur), il « se déchaîne lorsque toute opposition organisée a disparu et que le dirigeant totalitaire sait qu’il n’a plus besoin d’avoir peur »[2]. Il y a donc des phases. La terreur s’accroît après qu’une persécution particulièrement impitoyable a liquidé tous les ennemis réels et potentiels. La crainte devient ensuite sans objet, c’est le règne de l’arbitraire. En clair, cela signifie que la terreur s’abat d’abord de façon harceleuse sur des opposants, puis « elle en vient ensuite à éliminer ses propres partisans (comme dans l’exemple soviétique) pour se déployer finalement dans toute sa fureur lorsque, en l’absence d’opposants comme de partisans, elle s’en prend uniquement aux innocents »[3].


La psychose paranoïaque collective (ce que Mattias Desmet nomme « la formation de la psychose de masse ») est de nature guerrière. D’ailleurs, on nous l’a assez répété je crois ! Il s’agit de partir en guerre, ici contre un virus, puis contre des individus, puis contre soi-même dans une logique d’autodestruction. « La terreur fige les hommes de manière à libérer la voie pour le processus naturel ou historique. Elle élimine les individus pour le bien de l’espèce ; elle sacrifie les hommes pour le bien de l’humanité : non seulement ceux qui deviendront finalement les victimes de la terreur mais tous, dans la mesure où ce processus, qui possède son commencement et sa fin propres, ne peut être entravé que par le nouveau commencement et la fin individuelle que constitue en fait la vie de chaque homme », nous dit Hannah Arendt, dans Les origines du totalitarisme.


J’avais souligné les risques d’une guerre civile, qui sont contenus dans la proposition même : l’ennemi invisible qui se cache dans n’importe quel homme est la guerre interminable du peuple contre le peuple ! L’ennemi, bien que l’on cherche à le reporter sur l’extérieur (« non-vaccinés », etc.), est en nous. Car dès le départ, considérer un virus comme un ennemi est absolument fou, au sens propre du terme. Notre organisme est constitué d’une infinité de virus.


La folie paranoïaque est expansive : il s’agit d’une « prétention idéologique à la domination planétaire »[4], qui aspire à la conquête de l’humanité pour la fondre dans un magma supposément homogène. Le monstre finit dans l’autodestruction (épuisement énergétique) et/ou la guerre. Les dommages sont considérables.



Pouvons quand même avoir prise sur lui ou sommes-nous condamnés à assister à son accomplissement ?


Je pense personnellement que nous avons le devoir d’introduire des discours différents, car la folie raisonnante de la psychose collective, régie par l’angoisse, conduit à la confusion mentale et aux passages à l’acte. Quand l’individu est harcelé par des discours de persécution, par des paradoxes, des mensonges, des propos violents émis par les mass medias et le champ politique, il devient vulnérable, confus, et ne comprend plus ce qui lui arrive. Le système totalitaire désigne comme coupables des innocents, et laisse tranquilles les coupables, ceux qui transgressent les interdits fondamentaux, voire il encourage leurs actions/exactions. La sortie de confusion, sur le plan psychique, est la violence, le recours aux passages à l’acte. La violence est un moyen de reprendre du pouvoir sur le réel, quand on a perdu toute capacité de se le représenter, car on en a été dépossédé.


Le système totalitaire est très énergivore. Hannah Arendt avait noté qu’il repose sur l’obsession du « mouvement perpétuel ». Pour rester au pouvoir, la formation totalitaire doit demeurer en mouvement, et mettre en mouvement. Ce n’est guère tenable à l’infini. De même, « si le totalitarisme prend au sérieux ses propres exigences il doit en venir au point où il lui faut "en finir une bonne fois avec la neutralité du jeu d’échecs", c’est-à-dire avec l’existence autonome d’absolument n’importe quelle activité »[5]. Est-ce tout simplement réalisable ? L’ambition paraît démesurée, mégalomane, et inatteignable.


Construire des alternatives, et faire preuve de créativité, se faire confiance dans sa capacité à rebondir, à élaborer des formes d’autonomie, par une politique des petits pas, est en ce sens indispensable, de même que sortir de l’isolement, qui est l’outil de domination des systèmes totalitaires.



Que pouvons-nous faire face à une logique dont nous nous saurions préalablement vaincus ?


Je ne crois pas que nous soyons vaincus, pas du tout même, car la folie raisonnante de la paranoïa contredit la vérité, la logique, et le réel de l’expérience. C’est un système anti-vie. La vie, c’est la liberté ; « la liberté, c’est notre intime, et c’est à partir d’elle que s’élève tout l’édifice du monde de l’Esprit »[6]. En revanche, et c’est le sens de mon pessimisme, c’est que le niveau de destruction en cours s’annonce inouï au regard de ce que l’humanité a déjà vécu. Destruction de la santé, destruction des droits humains, destruction de l’économie, destruction de l’instruction, destruction de la culture, destruction des savoir-faire, etc. Avec le totalitarisme, nous entrons dans un monde de la survie, où il va falloir tenter de passer entre les gouttes d’un hyper contrôle qui est voué tout de même à l’échec, car il contredit les principes du vivant qui régissent cette planète.


Ce que nous pouvons faire, c’est être l’expression de cette pulsion de vie, dont l’ordre est la biodiversité. Il existe un ordre des choses, valable de tout temps et pour tout, mais il correspond à un accord harmonieux et pacifique avec son environnement, qui exclut toute forme de violence, et dont l’être humain doit être le garant. La promotion tous azimuts de la violence et du contrôle est une expression du désordre brutal, ce n