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La langue trafiquée dans les îlots totalitaires

Dernière mise à jour : 15 mars 2022

Article publié dans la revue québécoise Argument, Politique. Société. Histoire, Vol. 24, n°1, automne - hiver 2021-2022.


— Pourquoi étiez-vous donc en taule ? demandai-je.

— Ben, j’ai dit des mots qui n’ont pas plu.

Victor Klemperer, LTI, La langue du IIIe Reich.Carnets d’un philologue.


Pour se justifier, ils changèrent la valeur habituelle des mots par rapport aux actes qu’ils qualifient.

Thucydide, Guerre du Péloponnèse.


Nous vivons une époque curieuse, et inédite.


Curieuse car nous voyons surgir de toutes parts des îlots totalitaires, dans la sphère du travail, dans les champs économiques, sanitaires et politiques, dans les approches religieuses et spirituelles, mais plus largement, dans toutes les dimensions collectives, au nom d’idéaux antiracistes, anti-misogynes, anti-homophobes, écologiques, etc. Inédite, car si le totalitarisme ancien avait fonctionné à l’idéologie monolithique, c’est aujourd’hui la multiplication des idéologies totalitaires dans le champ social qui tout à la fois surprend et enchaîne, dans ce qu’elles produisent de corruption de la langue.


Le totalitarisme est un moment politique qui fonctionne à la terreur et à la persécution, qui vise « la domination totale », c’est-à-dire s’immisce dans la totalité des sphères sociales, privées et intimes, jusque dans le psychisme des individus, dans leurs croyances et leur faculté de raisonner. C’est d’abord un phénomène psychique collectif, qui produit un délire paranoïaque ( une « folie raisonnante ») lequel fonctionne par la contagion délirante. Il se détecte, entre autres symptômes, à une corruption de la langue, qui englue la pensée et l’entraîne dans une croyance délirante partagée, sans plus s’embarrasser de la recherche de la vérité ni du rapport à l’expérience.


Tous les îlots totalitaires créent leur « novlangue », par exemple au sein des entreprises fonctionnant à la terreur, au harcèlement et à la persécution de leurs salariés. Tout totalitarisme vit par « la prétention idéologique » (Hannah Arendt) conquérante et par la « rectification de la pensée » (Mao). Pour franchir ces paliers idéologiques, qui éloignent chaque jour davantage de la recherche de la vérité et du savoir, et pour persécuter les opposants,l’instrumentalisation de la langue est nécessaire.


Toute langue est un patrimoine. L’idéologie totalitaire, prétendant toujours détruire l’ancien et réécrire l’Histoire, pour produire « l’homme nouveau »sans racines, se l’accapare. Attaquer la langue a pour ambition et pour effet à la fois de détruire cet enracinement dans un patrimoine, et de déstabiliser les individus, pour leur proposer un nouveau champ de représentations qui correspond à celui de la nouvelle réalité délirante proposée par le totalitarisme.


La novlangue


Aujourd’hui, nombre d’îlots totalitaires se fondent sur la désignation d’un ennemi visible ou invisible. La logique y est communautaire : l’on se rassemble en communauté pour lutter contre l’ennemi invisible. Attaquer la langue, c’est empêcher de donner du sens à la réalité que nous percevons, et de nous inscrire dans nos racines culturelles, qui sont autant de repères de civilisation. La langue se définit comme l’ensemble de signes vocaux ou graphiques qui mettent de l’ordre dans les idées et les pensées, et établissent « entre nos idées les mêmes distinctions nettes et précises, la même discontinuité qu’entre les objets matériels [1]».


De grands théoriciens ont étudié ce phénomène depuis l’Antiquité, les langues ne produisent pas les mêmes œuvres dans les mêmes domaines, car elles n’offrent pas les mêmes outils de création. La structure même de la langue, ainsi que son vocabulaire et sa syntaxe, conditionnent la possibilité de penser plus ou moins tel domaine. Les traducteurs le savent bien, lorsqu’ils peinent parfois à transcrire des notions, des concepts, des jeux de mots, des effets de style.


L’œuvre de corruption ( du latin « rumpere », rompre ) de la langue par l’idéologie me paraît opérer en deux temps. Tout d’abord, un processus pervers de déconstruction de la langue : attaque de la syntaxe et du vocabulaire, production de paradoxes, déliaisons dans le raisonnement, interdiction de certains mots. Puis vient un processus de reconstruction délirante de la langue sur le vide laissé par le processus pervers, le non-sens. Il s’agit d’une conquête agressive et active, prenant possession de la langue, par des néologismes, de nouvelles règles grammaticales,de nouveaux sens donnés aux mots. Encore une fois, comme pour tout totalitarisme, la perversion s’allie à la paranoïa pour mettre à mort la langue et en produire une nouvelle, correspondant à l’idéologie délirante.


La déconstruction de la langue


Commençons par la déconstruction de la langue, qui a pour objectif de créer de la confusion mentale, en vidant la langue de son sens. Elle a commencé depuis des décennies, tout au moins en France, sous l’impulsion des décisions politiques. Il s’est agi ni plus ni moins que de fabriquer des illettrés, et des enseignants ont témoigné de la tragédie en cours [2]. Il faut bien comprendre que c’est par la richesse et la diversité d’une langue que se construit la pensée, ainsi qu’un rapport pacifique nécessaire à une vie sociale et politique harmonieuse. Mais est-ce là l’intérêt des passionnés du pouvoir ?


Avant de trafiquer le lexique, la première opération consiste à épurer la langue, en l’appauvrissant de ses mots. On peut déjà y reconnaître l’idéologie actuelle (portée par l’Académie française) selon laquelle « simplifier la langue, c’est mieux communiquer ». Rien de plus absurde et dangereux, car c’est précisément la complexité de la langue qui donnera l’accès à une pensée nuancée,complexe, capable de restituer au mieux la richesse du réel. La langue riche et dense nous immerge dans un patrimoine nourrissant, l’accès à une langue complexe humanise davantage, rendant possible la transcription de toute une gamme subtile d’émotions. Une langue simplifiée est une régression en deçà du raffinement qui permet de civiliser les rapports humains, de les rendre moins brutaux et moins violents. Notons par exemple la suppression des accents circonflexes, pourtant témoins de la présence en ancien français du « s », connaissance qui permet de retrouver une famille de mots, mais également de mieux naviguer entre différentes langues.Le mot « île » indique qu’il y avait un « s », que l’on retrouve dans le terme espagnol isla. « Coût » se retrouve en espagnol dans le mot costoso.


La réduction du vocabulaire


Il s’agit tout d’abord de bannir certains mots du vocabulaire, mots jugés surannés, trop compliqués, ou honnis. Cette suppression n’est pas nécessairement revendiquée, bien qu’elle puisse poursuivre certains buts politiques inavoués. Par exemple, la « lutte des classes » a disparu complètement du vocabulaire politique. Un« résistant » est devenu « un dissident ». Une personne « exploitée » est devenue

« défavorisée », un « dialogue social entre des partenaires sociaux » cache l’asymétrie existante entre le patron et les employés, et partant, la réalité du rapport de forces existant(je renvoie sur ce point aux travaux très fouillés et convaincants de Franck Lepage). L’épuration des dictionnaires entraîne un appauvrissement radical du sens commun, et une impossible communication entre les êtres. Moins l’on sait communiquer dans la parole, plus la violence fait retour dans les actes.


L’altération du sens des mots


Le phénomène totalitaire altère le sens des mots, soit par atténuation, soit par glissement de sens. L’euphémisme sans doute le plus connu est celui de « solution finale » pour désigner une extermination de masse. Il s’agit de rendre acceptable une réalité moralement condamnable, ou désagréable, en atténuant la réalité des situations. Par exemple, nommer, comme cela ne cesse d’être fait depuis des mois, « confinement » un enfermement chez soi par quartier ou région géographique, sans possibilité de déplacement d’un quartier à l’autre ou d’une région à l’autre, sans autorisation spéciale, évite le terme de « ghettoïsation ». Les euphémismes sont donc une forme cynique de mensonge. Effectivement, « confinement » c’est plus doux que « séquestration ». Ou encore, parler de « frappes chirurgicales» pour des bombardements entraînant des souffrances, des blessé set des morts, c’est en faire une opération soignante, et non une action guerrière. Des employés en désaccord avec une politique de suppression de leurs droits se verront qualifiés de « résistants au changement ». La suppression des droits du travail est considérée comme « un changement ». Un « plan social » ou « un plan de sauvegarde de l’emploi » est souvent un plan de licenciement déguisé, et qui n’a rien de social puisqu’il ne protège nullement les emplois ! Le glissement sémantique remplace une expression par une autre, afin de la vider de sa charge émotionnelle et de sa signification, ou bien de renforcer sa puissance expressive ; et, dans tous les cas, afin de falsifier l’émotion et le sens: par exemple, dire « dommages collatéraux »,en lieu et place de « victimes civiles ».


Les amalgames


La manipulation du vocabulaire est un glissement qui a pour objectif de créer de la confusion mentale.En particulier, le discours pervers et paranoïaque manie les amalgames. Le mot amalgame provient de l’arabe amal al-gamā : fusion, union charnelle. En chimie, il désigne l’alliage liquide, pâteux ou solide formé à partir du mercure. En alchimie, il désigne la combinaison entre le mercure et les métaux. En imprimerie, il désigne l’impression simultanée sur une même feuille de travaux d’impression différents. En sémantique, il s’agit d’un mélange d’idées, d’une mixture d’idées hétérogènes voire contraires, jusqu’à former une fusion d’idées abusive, telle que juif / sioniste, ou musulman / terroriste, ou islamo-gauchiste, ou le fameux hitléro-trotskyste de Staline.


Sous prétexte de « lutte contre la discrimination », les novlangues du jour entraînent davantage de confusions, c’est-à-dire, d’impossibilité de faire un bon usage de la discrimination, à savoir, selon l’étymologie et le sens juste du mot, l’action de trier et séparer convenablement les idées pour nommer correctement le réel.


Les paradoxes


Les paradoxes sont omniprésents dans cette étape de la déconstruction de la langue, par exemple sous la forme d’oxymores. J’ai plusieurs fois dénoncé le non-sens de l’expression « santé sexuelle », par exemple. La santé désigne la globalité du corps humain en équilibre et en harmonie, et ne peut donc pas être réduite à une partie de ce tout. Il y aurait la santé de la sexualité, dissociée du reste ? Ou encore les« droits sexuels » sont la négation du Droit, car le Droit est là pour protéger les individus, en aidant à contenir les pulsions, il n’est pas là pour les encourager. De même pour « éducation sexuelle », l’éducation est là pour conduire hors de l’état pulsionnel premier (« je fais ce que je veux quand je veux »), et non pas pour susciter une pulsion. Et ces paradoxes ont des conséquences très graves et dangereuses dans l’action humaine qui en découle. Parce que par exemple avec « l’éducation sexuelle», il ne s’agit plus de lutter contre sur les corps, mais de les aider à supporter l’innommable, l’exploitation du corps de l’homme et de la femme, en les habituant à la pornographie (puisqu’ils ont accès à la pornographie, autant la leur montrer de façon encadrée, peut-on régulièrement entendre dans cette idéologie des « droits sexuels »).