Contagion délirante et mélancolie dans la paranoïa

Dernière mise à jour : 9 sept. 2020

Décembre 2019


Le délire paranoïaque a la particularité d’être contagieux… Dans ce contexte, les mécanismes psychiques à l’œuvre sont notamment la collusion entre le noyau mélancolique du paranoïaque et les traces de deuil pathologique non résolu chez le « paranoïé ».


L’un des mystères les plus essentiels à résoudre en matière de psychisme humain réside dans la contagion délirante de la paranoïa. De fait, le seul délire capable d’opérer par contagion est le délire paranoïaque. « Folie à deux » ou à plusieurs, cette contagion interpelle, car elle est capable d’opérer à grande échelle, sur des individus, des groupes ou des masses, qui, dans d’autres circonstances, n’auraient pas déliré ainsi (voir aussi du même auteur p. 60).

À partir d’un cas clinique, je développerai ici l’hypothèse de l’existence d’un noyau mélancolique présent au cœur de la paranoïa qui, lorsqu’il entre en résonance avec des traces de deuil pathologique, c’est-à-dire deuil non réalisé, chez les cibles du paranoïaque, contribue à propager le délire et à l’ancrer dans le collectif.


Le projet de Rosalie

Rosalie, patiente paranoïaque chronique de longue date, projette son suicide par euthanasie pour ses 73 ans. Elle n’est pas malade, et encore moins souffrante physiquement. Elle veut mourir « proprement », et justifie son action par un mobile sanitaire : partir le corps encore préservé, gérer toute sa succession, afin qu’aucun de ses héritiers ne puisse contester quoi que ce soit. Elle prend soin de mettre à distance son fils, le seul qui aurait été susceptible de lui résister dans son projet, et embarque tous ses autres enfants, ainsi qu’un ancien petit ami de jeunesse et sa meilleure amie. Tous se laissent contaminer par l’objectif mortifère, qui dure neuf mois : inscription sur liste d’attente dans la clinique en Suisse, demande au petit ami de jeunesse de payer le suicide lui-même (environ 10 000 euros), car « c’est de sa faute » si elle a gâché sa vie (il a rompu la relation lorsqu’elle avait 20 ans), recherche d’adhésion auprès de ses enfants au nom de son « libre arbitre », présence assidue exigée de sa meilleure amie à ses côtés durant des mois pour vider son appartement. Tout le monde, sous domination psychique, consent à cet acte. Elle est persuadée qu’ainsi, par l’euthanasie, elle échappera à la dégradation de son propre corps, à la dépendance, mais aussi au jugement sur sa propre âme et à « la fin du monde ». Elle est également convaincue qu’ainsi sa mort ne pèsera sur personne. De son corps ne doit rester que des cendres, de ses objets personnels rien. Durant tout le temps préparatoire au suicide, Rosalie organise une mise en scène macabre qui désigne subtilement tout son entourage comme ses meurtriers, à partir du moment elle obtient, à force de conviction délirante, leur adhésion à son projet (financière, matérielle, logistique), sans que plus personne ne soit en capacité de percevoir la souffrance psychique intense, ni le délire de ruine à l’œuvre de façon sous-jacente, et encore moins la cruauté mélancolique qui y préside.


Quand le délire se propage…

La contagion délirante est un mécanisme observé dans les groupes régressés où sévit a minima un profil paranoïaque exerçant son pouvoir. Elle se distingue de l’emprise perverse, par le fait que c’est le délire même qui se propage dans tous ses aspects (persécution, mythomanie, mégalomanie, culte de la personnalité, certitude idéologique…).

Lasègue et Falret (1877) indiquent notamment que, pour qu’un délire soit contagieux, il faut la participation de celui qui est soumis à la contagion. Le délirant est l’élément actif, intelligent, qui impose progressivement son délire au second, et qui leur devient peu à peu commun. Dans le délire à deux, le sujet « contagionné » reconnaît assez rapidement l’inanité de ses conceptions, lorsqu’il est éloigné du délirant, ce qui démontre bien l’existence d’un phénomène d’engloutissement psychique.

• L’injonction paradoxale : la confusion mentale

La confusion mentale est un moyen nécessaire (mais non suffisant) à la propagation du délire. Elle opère à partir de l’injonction paradoxale, à savoir dire tout et son contraire dans le même temps, en donnant l’apparence du « raisonnement logique ». Reprenons le cas de Rosalie :

« C’est parce que je ne souffre pas que je veux mourir proprement. » Le paradoxe réside dans le fait que la souffrance psychique à l’origine de ce désir de mort est absolument déniée. Ou encore « si tu m’aimes, tu m’aides à mourir », ce qui est encore un paradoxe, car bien sûr, aimer la personne implique que nous souhaitions la voir vivre.


• Les chocs traumatiques réitérés : la confusion émotionnelle

La confusion émotionnelle est obtenue par des chocs traumatiques réitérés divulgués par le paranoïaque, source d’une sidération qui rend poreux les espaces psychiques entre le paranoïaque et « le paranoïé » (celui qui subit le délire paranoïaque). Dans l’exemple de Rosalie, les abus réitérés consistent à prendre du temps, de l’énergie, de l’argent, à obtenir l’adhésion à un projet que tout le monde à l’origine désapprouve. Elle contraint sa meilleure amie à un périple quotidien cette dernière est chargée de trier les objets avant la mort, de les donner à telle ou telle personne. Rosalie oblige son amour de jeunesse à la prise en charge le coût de son euthanasie ainsi que les frais de transport, parvenant à lui faire assumer la culpabilité de tous les malheurs traversés dans sa vie. Elle exhibe son projet devant sa fille dont elle n’ignore pas que le père s’est suicidé de façon tragique deux ans auparavant… La contagion délirante se diffuse très rapidement et très facilement dans un groupe fragilisé, dans lequel les figures paternelles d’autorité ne fonctionnent plus ou sont dévoyées (le tiers, la loi, l’éducateur, le manager). Les personnes se vivent comme des enfants terrorisés face à une toute-puissance dévorante que rien n’arrête. Rosalie ne voit aucune limite morale, ni spirituelle, ni même émotionnelle à son projet : sa famille ne la comprend pas car elle a toujours été « l’originale », tel est le discours qu’elle tient, sans aucune empathie pour les souffrances qu’elle engendre dans la mise en scène de ce suicide déguisé somme toute en meurtre, dont tous sont désignés coupables (aucun n’est de surcroît « capable » de la retenir à la vie, pas même ses petits-enfants, tel est le message amplement diffusé).


Un noyau mélancolique dans la paranoïa


• Le noyau mélancolique et sa projection

Selon Freud, « la mélancolie se caractérise du point de vue psychique par une dépression profondément douloureuse, une suspension de l’intérêt pour le monde extérieur, la perte de la capacité d’aimer, l’inhibition de toute activité et la diminution du sentiment d’estime de soi qui se manifeste en des auto-reproches et des auto-injures et va jusqu’à l’attente délirante du châtiment » (Freud, 1915, p. 165-168). Ce noyau mélancolique dans la paranoïa me paraît fondamental pour comprendre le rapport du paranoïaque à la mort et à toute perte à laquelle il est confronté, son rejet d’une culpabilité si insoutenable qu’elle entraîne une décompensation orchestrée sous l’angle d’une projection (c’est l’autre qui est coupable, pas lui), son rapport à la cruauté et à la haine qui sont typiquement de nature mélancolique. Pour éviter l’auto-accusation, le paranoïaque accuse le monde entier. Ainsi, lorsqu’elle prémédite son acte, Rosalie n’a plus de contact avec son fils Eugène depuis quatorze ans. Ce dernier a coupé les ponts pour se protéger de la pathologie de sa mère. Rosalie ne lui a plus souhaité un anniversaire (son fils est devenu « le mauvais objet »), ne le contacte jamais, pas une lettre durant toutes ces années, à l’exception d’un envoi, sept ans auparavant, contenant un livre et une petite carte. Sa mère lui exprimait ces quelques mots : « Je suis allée voir l’exposition sur la mélancolie, au Grand Palais. Je t’envoie le guide de l’exposition, qui devrait te plaire. » L’ouvrage est intitulé Mélancolie. Génie et folie en Occident. Eugène est totalement écarté du suicide ; il n’héritera que du minimum légal, Rosalie ayant bien spécifié dans son testament qu’il n’avait droit à aucune photographie, aucun objet ayant pu meubler son appartement (finalement, même pas ceux lui appartenant en propre), qu’il n’avait pas le droit d’être au courant des modalités du suicide, ni du lieu ni du jour de l’enterrement, et qu’enfin le notaire devait lui transmettre une pochette noire charge contre son père, l’un des deux ex-maris de Rosalie) six mois après le décès.

Dans le délire paranoïaque, tout est concentré et replié sur soi, dans une diminution du soi. Ce qui tient psychiquement Rosalie, c’est une certitude délirante du corps « en bonne santé », sans les ravages de la vieillesse ou de la maladie. C’est bien l’angoisse profonde de se vivre diminuée ou malade, donc dépendante d’autrui ou abandonnée, qui lui fait aussi concevoir et réaliser ce projet, pour contrôler jusqu’aux derniers détails sa propre mort, rendue insaisissable par ses proches : ses enfants et petits-enfants sont personae non gratae à la clinique en Suisse, le corps incinéré reviendra en poussière, personne ainsi n’aura pu voir son visage mourant ou mort, à l’exception de son petit ami de jeunesse, dont le devoir aura été de lui prendre la main à son dernier souffle, ce qui ressemble fort à une mise en scène cruelle de type mélancolique (« regarde comme tu m’as tuée », « c’est avec ton argent que je meurs »…).

Le paranoïaque illusionne et biberonne dans le même temps qu’il abuse et transgresse. C’est la raison pour laquelle (…) ses “cibles” le deviennent souvent à certains moments de leur vie : perte d’un être cher, d’un travail, divorce… »

• La perte liée au préjudice

Freud soulignait déjà en 1915 que le déclenchement de la mélancolie ne fait pas suite seulement à la perte d’un objet aimé (point de vue réducteur communément retenu) : « les causes déclenchantes de la mélancolie débordent en général le cas bien clair de la perte due à la mort, et englobent toutes les situations l’on subit un préjudice, une humiliation, une déception (…) » (Freud, 1915, p. 165-168).

Le noyau mélancolique présidant à la paranoïa se lit dans « le cas Aimée » de Lacan (1932) (1). La majeure partie des hospitalisations d’Aimée pour épisodes délirants est due à un deuil ou une rupture, ou à sa commémoration. Le deuil pathologique d’un premier enfant mort-né entraîne la recherche de coupables externes, qui la représentent aussi bien elle-même, en doubles idéalisés (érotomanie), illustrant également la culpabilité insoutenable liée à ce deuil. De là, le délire tourne en boucle et se fixe sur l’actrice Mme Z.

Dans le cas de Rosalie, il semblerait que le noyau mélancolique se soit amplifié à l’occasion de chacun de ses deux divorces. Le dossier qu’elle laisse à Eugène à charge contre son père démontre une nouvelle fois sa haine contre l’homme, cette culpabilisation des hommes de sa vie (son premier amour, puis ses deux mariages) qui l’auront « trahie » en rompant la relation avec elle. Le premier doit payer le suicide de Rosalie et l’accompagner dans son projet d’euthanasie pour lui tenir la main dans son dernier souffle, le deuxième s’est suicidé de façon tragique deux ans auparavant, ce qui entraîne aussi un projet suicidaire par mimétisme (« après ce que tu m’auras fait subir… »), le troisième est également rendu responsable de ses chagrins, et traité de tous les noms projectifs qui soient : psychotique, paranoïaque, manipulateur… Eugène étant son fils, il est coupable par procuration, n’héritant que du tiers légal que Rosalie n’a pas pu dissimuler.

Néanmoins, l’on peut constater que le projet de suicide s’est sans doute enclenché dès le moment s’est concrétisée la rupture avec son fils Eugène (qui, d’une certaine façon, incarnait une forme de « prolongement » de son père). Dans la carte postale, Rosalie lui mentionnait en effet la nécessité de le voir pour « organiser sa succession ». Il est fort probable que ses diverses ruptures amoureuses aient œuvré comme autant de réminiscences traumatiques d’un deuil originaire jamais résolu, et aient contribué à accroître le délire paranoïaque.

• La ruine

L’idée de ruine, caractéristique mélancolique, se retrouve dans la paranoïa : la personne pense être privée de ses biens, s’auto-accuse (culpabilité).

Cette thématique de disparition peut aller parfois jusqu’à une idée nihiliste, concernant une partie de soi, de son corps, des autres ou du monde : on parle alors d’idées délirantes de négation, qui rejoignent le noyau mélancolique. Cet état délirant peut s’approcher du syndrome de Cotard, dont la thématique hypocondriaque est associée à des idées d’immortalité, de damnation, de négation d’organes (organes vécus comme pourris, transformés en pierre…), de négation du corps. Avec l’idée de ruine, le paranoïaque peut délirer sur l’imminente fin du monde, jusqu’à se dépouiller de tout, vivre dans une maison la toiture fuit, il n’y a plus aucun entretien… Le paranoïaque qui délire sur le mode de la ruine peut créer ce qu’il craint : se mettre en condition d’être interdit bancaire, de ne plus pouvoir payer son loyer, de devoir coucher dehors sans toit, ou de dormir dans une maison désaffectée… À chaque fois, le délire est orchestré de telle façon que le persécuteur désigné ou le meurtrier, c’est l’autre, et systématiquement sur un mode suggestif.


Déni de la perte et de la mélancolie

Nous l’avons vu, ce qui fait le lit de la contagion délirante est la confusion mentale engendrée par l’injonction paradoxale, ainsi que la confusion émotionnelle engendrée par les chocs traumatiques réitérés. Néanmoins, ce qui crée l’effet de greffe possible, c’est la contagion à partir de la mélancolie et de son versant sadique introjecté par le paranoïé.

Premièrement, le noyau mélancolique du paranoïaque est projeté sur autrui, et