Contagion délirante et mélancolie dans la paranoïa

Mis à jour : sept. 9

Décembre 2019


Le délire paranoïaque a la particularité d’être contagieux… Dans ce contexte, les mécanismes psychiques à l’œuvre sont notamment la collusion entre le noyau mélancolique du paranoïaque et les traces de deuil pathologique non résolu chez le « paranoïé ».


L’un des mystères les plus essentiels à résoudre en matière de psychisme humain réside dans la contagion délirante de la paranoïa. De fait, le seul délire capable d’opérer par contagion est le délire paranoïaque. « Folie à deux » ou à plusieurs, cette contagion interpelle, car elle est capable d’opérer à grande échelle, sur des individus, des groupes ou des masses, qui, dans d’autres circonstances, n’auraient pas déliré ainsi (voir aussi du même auteur p. 60).

À partir d’un cas clinique, je développerai ici l’hypothèse de l’existence d’un noyau mélancolique présent au cœur de la paranoïa qui, lorsqu’il entre en résonance avec des traces de deuil pathologique, c’est-à-dire deuil non réalisé, chez les cibles du paranoïaque, contribue à propager le délire et à l’ancrer dans le collectif.


Le projet de Rosalie

Rosalie, patiente paranoïaque chronique de longue date, projette son suicide par euthanasie pour ses 73 ans. Elle n’est pas malade, et encore moins souffrante physiquement. Elle veut mourir « proprement », et justifie son action par un mobile sanitaire : partir le corps encore préservé, gérer toute sa succession, afin qu’aucun de ses héritiers ne puisse contester quoi que ce soit. Elle prend soin de mettre à distance son fils, le seul qui aurait été susceptible de lui résister dans son projet, et embarque tous ses autres enfants, ainsi qu’un ancien petit ami de jeunesse et sa meilleure amie. Tous se laissent contaminer par l’objectif mortifère, qui dure neuf mois : inscription sur liste d’attente dans la clinique en Suisse, demande au petit ami de jeunesse de payer le suicide lui-même (environ 10 000 euros), car « c’est de sa faute » si elle a gâché sa vie (il a rompu la relation lorsqu’elle avait 20 ans), recherche d’adhésion auprès de ses enfants au nom de son « libre arbitre », présence assidue exigée de sa meilleure amie à ses côtés durant des mois pour vider son appartement. Tout le monde, sous domination psychique, consent à cet acte. Elle est persuadée qu’ainsi, par l’euthanasie, elle échappera à la dégradation de son propre corps, à la dépendance, mais aussi au jugement sur sa propre âme et à « la fin du monde ». Elle est également convaincue qu’ainsi sa mort ne pèsera sur personne. De son corps ne doit rester que des cendres, de ses objets personnels rien. Durant tout le temps préparatoire au suicide, Rosalie organise une mise en scène macabre qui désigne subtilement tout son entourage comme ses meurtriers, à partir du moment elle obtient, à force de conviction délirante, leur adhésion à son projet (financière, matérielle, logistique), sans que plus personne ne soit en capacité de percevoir la souffrance psychique intense, ni le délire de ruine à l’œuvre de façon sous-jacente, et encore moins la cruauté mélancolique qui y préside.


Quand le délire se propage…

La contagion délirante est un mécanisme observé dans les groupes régressés où sévit a minima un profil paranoïaque exerçant son pouvoir. Elle se distingue de l’emprise perverse, par le fait que c’est le délire même qui se propage dans tous ses aspects (persécution, mythomanie, mégalomanie, culte de la personnalité, certitude idéologique…).

Lasègue et Falret (1877) indiquent notamment que, pour qu’un délire soit contagieux, il faut la participation de celui qui est soumis à la contagion. Le délirant est l’élément actif, intelligent, qui impose progressivement son délire au second, et qui leur devient peu à peu commun. Dans le délire à deux, le sujet « contagionné » reconnaît assez rapidement l’inanité de ses conceptions, lorsqu’il est éloigné du délirant, ce qui démontre bien l’existence d’un phénomène d’engloutissement psychique.

• L’injonction paradoxale : la confusion mentale

La confusion mentale est un moyen nécessaire (mais non suffisant) à la propagation du délire. Elle opère à partir de l’injonction paradoxale, à savoir dire tout et son contraire dans le même temps, en donnant l’apparence du « raisonnement logique ». Reprenons le cas de Rosalie :

« C’est parce que je ne souffre pas que je veux mourir proprement. » Le paradoxe réside dans le fait que la souffrance psychique à l’origine de ce désir de mort est absolument déniée. Ou encore « si tu m’aimes, tu m’aides à mourir », ce qui est encore un paradoxe, car bien sûr, aimer la personne implique que nous souhaitions la voir vivre.


• Les chocs traumatiques réitérés : la confusion émotionnelle

La confusion émotionnelle est obtenue par des chocs traumatiques réitérés divulgués par le paranoïaque, source d’une sidération qui rend poreux les espaces psychiques entre le paranoïaque et « le paranoïé » (celui qui subit le délire paranoïaque). Dans l’exemple de Rosalie, les abus réitérés consistent à prendre du temps, de l’énergie, de l’argent, à obtenir l’adhésion à un projet que tout le monde à l’origine désapprouve. Elle contraint sa meilleure amie à un périple quotidien cette dernière est chargée de trier les objets avant la mort, de les donner à telle ou telle personne. Rosalie oblige son amour de jeunesse à la prise en charge le coût de son euthanasie ainsi que les frais de transport, parvenant à lui faire assumer la culpabilité de tous les malheurs traversés dans sa vie. Elle exhibe son projet devant sa fille dont elle n’ignore pas que le père s’est suicidé de façon tragique deux ans auparavant… La contagion délirante se diffuse très rapidement et très facilement dans un groupe fragilisé, dans lequel les figures paternelles d’autorité ne fonctionnent plus ou sont dévoyées (le tiers, la loi, l’éducateur, le manager). Les personnes se vivent comme des enfants terrorisés face à une toute-puissance dévorante que rien n’arrête. Rosalie ne voit aucune limite morale, ni spirituelle, ni même émotionnelle à son projet : sa famille ne la comprend pas car elle a toujours été « l’originale », tel est le discours qu’elle tient, sans aucune empathie pour les souffrances qu’elle engendre dans la mise en scène de ce suicide déguisé somme toute en meurtre, dont tous sont désignés coupables (aucun n’est de surcroît « capable » de la retenir à la vie, pas même ses petits-enfants, tel est le message amplement diffusé).


Un noyau mélancolique dans la paranoïa


• Le noyau mélancolique et sa projection

Selon Freud, « la mélancolie se caractérise du point de vue psychique par une dépression profondément douloureuse, une suspension de l’intérêt pour le monde extérieur, la perte de la capacité d’aimer, l’inhibition de toute activité et la diminution du sentiment d’estime de soi qui se manifeste en des auto-reproches et des auto-injures et va jusqu’à l’attente délirante du châtiment » (Freud, 1915, p. 165-168). Ce noyau mélancolique dans la paranoïa me paraît fondamental pour comprendre le rapport du paranoïaque à la mort et à toute perte à laquelle il est confronté, son rejet d’une culpabilité si insoutenable qu’elle entraîne une décompensation orchestrée sous l’angle d’une projection (c’est l’autre qui est coupable, pas lui), son rapport à la cruauté et à la haine qui sont typiquement de nature mélancolique. Pour éviter l’auto-accusation, le paranoïaque accuse le monde entier. Ainsi, lorsqu’elle prémédite son acte, Rosalie n’a plus de contact avec son fils Eugène depuis quatorze ans. Ce dernier a coupé les ponts pour se protéger de la pathologie de sa mère. Rosalie ne lui a plus souhaité un anniversaire (son fils est devenu « le mauvais objet »), ne le contacte jamais, pas une lettre durant toutes ces années, à l’exception d’un envoi, sept ans auparavant, contenant un livre et une petite carte. Sa mère lui exprimait ces quelques mots : « Je suis allée voir l’exposition sur la mélancolie, au Grand Palais. Je t’envoie le guide de l’exposition, qui devrait te plaire. » L’ouvrage est intitulé Mélancolie. Génie et folie en Occident. Eugène est totalement écarté du suicide ; il n’héritera que du minimum légal, Rosalie ayant bien spécifié dans son testament qu’il n’avait droit à aucune photographie, aucun objet ayant pu meubler son appartement (finalement, même pas ceux lui appartenant en propre), qu’il n’avait pas le droit d’être au courant des modalités du suicide, ni du lieu ni du jour de l’enterrement, et qu’enfin le notaire devait lui transmettre une pochette noire charge contre son père, l’un des deux ex-maris de Rosalie) six mois après le décès.

Dans le délire paranoïaque, tout est concentré et replié sur soi, dans une diminution du soi. Ce qui tient psychiquement Rosalie, c’est une certitude délirante du corps « en bonne santé », sans les ravages de la vieillesse ou de la maladie. C’est bien l’angoisse profonde de se vivre diminuée ou malade, donc dépendante d’autrui ou abandonnée, qui lui fait aussi concevoir et réaliser ce projet, pour contrôler jusqu’aux derniers détails sa propre mort, rendue insaisissable par ses proches : ses enfants et petits-enfants sont personae non gratae à la clinique en Suisse, le corps incinéré reviendra en poussière, personne ainsi n’aura pu voir son visage mourant ou mort, à l’exception de son petit ami de jeunesse, dont le devoir aura été de lui prendre la main à son dernier souffle, ce qui ressemble fort à une mise en scène cruelle de type mélancolique (« regarde comme tu m’as tuée », « c’est avec ton argent que je meurs »…).

Le paranoïaque illusionne et biberonne dans le même temps qu’il abuse et transgresse. C’est la raison pour laquelle (…) ses “cibles” le deviennent souvent à certains moments de leur vie : perte d’un être cher, d’un travail, divorce… »

• La perte liée au préjudice

Freud soulignait déjà en 1915 que le déclenchement de la mélancolie ne fait pas suite seulement à la perte d’un objet aimé (point de vue réducteur communément retenu) : « les causes déclenchantes de la mélancolie débordent en général le cas bien clair de la perte due à la mort, et englobent toutes les situations l’on subit un préjudice, une humiliation, une déception (…) » (Freud, 1915, p. 165-168).

Le noyau mélancolique présidant à la paranoïa se lit dans « le cas Aimée » de Lacan (1932) (1). La majeure partie des hospitalisations d’Aimée pour épisodes délirants est due à un deuil ou une rupture, ou à sa commémoration. Le deuil pathologique d’un premier enfant mort-né entraîne la recherche de coupables externes, qui la représentent aussi bien elle-même, en doubles idéalisés (érotomanie), illustrant également la culpabilité insoutenable liée à ce deuil. De là, le délire tourne en boucle et se fixe sur l’actrice Mme Z.

Dans le cas de Rosalie, il semblerait que le noyau mélancolique se soit amplifié à l’occasion de chacun de ses deux divorces. Le dossier qu’elle laisse à Eugène à charge contre son père démontre une nouvelle fois sa haine contre l’homme, cette culpabilisation des hommes de sa vie (son premier amour, puis ses deux mariages) qui l’auront « trahie » en rompant la relation avec elle. Le premier doit payer le suicide de Rosalie et l’accompagner dans son projet d’euthanasie pour lui tenir la main dans son dernier souffle, le deuxième s’est suicidé de façon tragique deux ans auparavant, ce qui entraîne aussi un projet suicidaire par mimétisme (« après ce que tu m’auras fait subir… »), le troisième est également rendu responsable de ses chagrins, et traité de tous les noms projectifs qui soient : psychotique, paranoïaque, manipulateur… Eugène étant son fils, il est coupable par procuration, n’héritant que du tiers légal que Rosalie n’a pas pu dissimuler.

Néanmoins, l’on peut constater que le projet de suicide s’est sans doute enclenché dès le moment s’est concrétisée la rupture avec son fils Eugène (qui, d’une certaine façon, incarnait une forme de « prolongement » de son père). Dans la carte postale, Rosalie lui mentionnait en effet la nécessité de le voir pour « organiser sa succession ». Il est fort probable que ses diverses ruptures amoureuses aient œuvré comme autant de réminiscences traumatiques d’un deuil originaire jamais résolu, et aient contribué à accroître le délire paranoïaque.

• La ruine

L’idée de ruine, caractéristique mélancolique, se retrouve dans la paranoïa : la personne pense être privée de ses biens, s’auto-accuse (culpabilité).

Cette thématique de disparition peut aller parfois jusqu’à une idée nihiliste, concernant une partie de soi, de son corps, des autres ou du monde : on parle alors d’idées délirantes de négation, qui rejoignent le noyau mélancolique. Cet état délirant peut s’approcher du syndrome de Cotard, dont la thématique hypocondriaque est associée à des idées d’immortalité, de damnation, de négation d’organes (organes vécus comme pourris, transformés en pierre…), de négation du corps. Avec l’idée de ruine, le paranoïaque peut délirer sur l’imminente fin du monde, jusqu’à se dépouiller de tout, vivre dans une maison la toiture fuit, il n’y a plus aucun entretien… Le paranoïaque qui délire sur le mode de la ruine peut créer ce qu’il craint : se mettre en condition d’être interdit bancaire, de ne plus pouvoir payer son loyer, de devoir coucher dehors sans toit, ou de dormir dans une maison désaffectée… À chaque fois, le délire est orchestré de telle façon que le persécuteur désigné ou le meurtrier, c’est l’autre, et systématiquement sur un mode suggestif.


Déni de la perte et de la mélancolie

Nous l’avons vu, ce qui fait le lit de la contagion délirante est la confusion mentale engendrée par l’injonction paradoxale, ainsi que la confusion émotionnelle engendrée par les chocs traumatiques réitérés. Néanmoins, ce qui crée l’effet de greffe possible, c’est la contagion à partir de la mélancolie et de son versant sadique introjecté par le paranoïé.

Premièrement, le noyau mélancolique du paranoïaque est projeté sur autrui, et vient percuter ainsi les traces de deuil pathologique non conscientisées dans la vie du paranoïé. L’on pourrait même dire que ce dernier introjecte ce que le paranoïaque expulse, à savoir ce noyau mélancolique non symbolisé, ce qui lui rend même indispensable la présence psychique du paranoïaque (ce qui peut expliquer certains agrippements fanatiques de victimes de secte à leur gourou). Le paranoïaque offre en effet la réassurance d’un monde total et global dans lequel tout s’explique, dans lequel le doute n’est plus permis, il n’existe plus aucun espace séparateur. Ceci présente un effet de « pansement magique » face à la perte non supportée par le psychisme.

Deuxièmement, le collage opère également par l’introjection du sadisme mélancolique. Le paranoïaque désigne autrui comme son bourreau tout en opérant des chocs traumatiques. Ce paradoxe est l’origine même de la croyance chez le paranoïé d’être coupable de son sort, de mériter le traitement qu’il subit de la part du paranoïaque.

Troisièmement, le collage opère par l’élaboration de mécanismes de défense puissants chez le paranoïé, qui l’entraînent dans la certitude délirante.


• Deuils originaire et pathologique

« Rien ne saurait se comprendre aux confins des dépressions, des psychoses et des perversions sans la notion de deuil originaire », disait Racamier (1992). Rappelons que, selon Caillot, « la position narcissique paradoxale normale est caractérisée par la réussite du conflit et du deuil originaires » (Caillot, 2015).

Ce deuil originaire est « le processus psychique fondamental par lequel le moi, dès la prime enfance, avant même son émergence et jusqu’à sa mort, renonce à la possession totale de l’objet, fait son deuil d’un unisson narcissique absolu et d’une constance d’être indéfinie, et par ce deuil même, qui fonde ses propres origines, opère la découverte de l’objet comme de soi, et l’invention de l’intériorité » (Racamier, 1992, p. 29). La dialectique structurante du psychisme est la suivante : « le moi se trouve en ce qu’il se perd » (Racamier, 1992, p. 30). Il porte sur la perte d’un état « d’unisson narcissique », de « clôture narcissique ». De l’acceptation de la perte naît la découverte de soi.

S’agissant de la psychose, Racamier (2001) parle bien « d’englobements réciproques » et c’est également ce qui survient lors de la contagion délirante : chaque psychisme se retrouve englobé dans le délire paranoïaque. Il est désormais impossible d’émettre une fausse note, une critique du dogme, un décollage d’opinion ou d’émotion. De même que la temporalité paranoïaque est cyclique, sans filiation, sans futur, sans origine, sans dette, sans perte ni passage ni deuil, la relation requiert cet aspect globalisant de fusion symbiotique dans un même psychisme, sans aspérités ni trous. Le délire paranoïaque garantit la plénitude, même si paradoxalement cet état de plénitude annihile l’existence du sujet. Il n’y a plus d’« interdits », car il n’y a plus d’espaces « inter », entre les psychismes, désormais collés. Les passages à l’acte (inceste, meurtre…) sont désormais permis. Exister suppose l’arrachement de soi à autrui, la renonciation à la possession totale de l’objet, et donc le deuil de la relation absolue, parfaite, symbiotique avec l’autre. « Le moi établit donc ses origines en reconnaissant qu’il n’est pas le maître absolu de ses origines. Il se découvre en se perdant ; tel est le paradoxe identitaire », nous dit Racamier (ibid), et rappelons-nous bien que ce qui fonde la psychose paranoïaque en particulier est bel et bien : le déni des origines.


• L’introjection du sadisme mélancolique

L’entremêlement des psychismes opère par l’introjection du sadisme mélancolique (2), manifestation chez le paranoïaque de la cruauté mélancolique déniée : l’autre est coupable, et pour cela doit payer.

Dès lors, la transgression est constitutive de l’addiction : le paranoïé réclame le châtiment (le sien ou celui d’autrui) car il se croit coupable (il introjecte l’accusation paranoïaque), en ce sens, le châtiment vient soulager la conscience et entraîne l’addiction à la contagion délirante, une demande de punition à laquelle le paranoïaque répond. Le paranoïé paie : ainsi dans les sectes, il donne son argent, son temps, jusqu’à mettre en danger lui-même et les siens.

Ces projections sadiques s’expriment dans la persécution du bouc émissaire fédérateur du groupe, et peuvent, à tout moment, se retourner en pulsions masochistes et meurtrières, comme avec les suicides et meurtres de masse dans les processus sectaires. Le délire crée un même motif, un même faux raisonnement, une même préméditation. Il ne s’agit pas d’identification mais de collage : une greffe psychique scellée sur un « pacte de déni face à la mélancolie ». La passion du délire paranoïaque se substitue au vide mélancolique, à l’émoussement des affects, à l’abîme de doutes. Le collectif sous contagion délirante rencontre des épisodes maniaques et une illusion hypnotique de réassurance absolue, notamment dans le culte de la personnalité du meneur paranoïaque.

Par son délire, le paranoïaque élimine les nuances, les aspérités, et même l’ambivalence propre à de nombreuses situations. L’individu devient un pion dans une pensée globale et totalisante, et son psychisme régresse à l’état de celui d’un nourrisson pris entièrement en charge dans tous ses aspects de la vie. Ainsi fonctionne d’ailleurs le pouvoir totalitaire de la paranoïa. Les sacrifices et passages à l’acte existent aussi pour reformuler ensemble dans la psychose les vœux de collage.

Dans le cas de Rosalie, l’entourage finit par introjecter le sadisme et être englouti dans la dévoration mélancolique. Elle occupe tout l’espace psychique de ses proches, les appelle chaque jour pour leur exposer son projet et ses modalités, pratiquant un lavage de cerveau durant des mois jusqu’à la date fatidique. Plus personne n’est en capacité de poser une limite ni d’entendre l’angoisse et la souffrance psychique à l’œuvre. Aucun détail n’est oublié dans cette préméditation mortifère, tout est planifié.


• Les mécanismes de défense

Pour se protéger, le paranoïé déploie des mécanismes de défense destinés à maintenir l’illusion délirante en évitant la violence de la situation et son caractère irreprésentable.

Tout d’abord, et corollaire de l’introjection des pulsions sadiques (« s’il me maltraite, c’est que je le mérite »), le paranoïé crée un mécanisme d’idéalisation, auquel l’on reconnaît souvent les phénomènes sectaires. Dans le cas de Rosalie, son ex-petit ami en vient à idéaliser cette femme qui, envers et contre tout, est finalement « la seule à l’avoir vraiment aimé », jusqu’à souhaiter « mourir avec lui ».

De plus, le clivage est le mécanisme de défense engendré par le deuil pathologique, d’après les études de Freud sur la mélancolie (1915), puis celles d’Abraham et Torok (1978). Le deuil pathologique implique une impossible symbolisation de la perte et entraîne un vécu nostalgique, à l’origine du clivage. En outre, ce deuil pathologique entraîne haine et sadisme contre soi et autrui (projection).

Dès lors, la contagion délirante s’opère sur la base des mécanismes de défense (idéalisation, clivage, projection) que les uns et les autres sont bien forcés d’employer, pour tenter de survivre au délire paranoïaque qui se propage (que ce soit dans la famille, dans l’entreprise, ou dans une société tout entière).

Une fois opéré le collage, le paranoïé, ayant idéalisé son persécuteur, ayant déployé le clivage et la projection, est définitivement prêt à se greffer au délire : la raison s’emballe, devient tout et son contraire ; il est impossible de trier le logique et l’illogique, le vrai et le faux, le bien et le mal, c’est le bric-à-brac paradoxal. L’essentiel du délire paranoïaque ne consiste pas à trier ou à faire primer la logique, mais à ce que « tout y soit », quand bien même coexisteraient les contraires. C’est ce « tout » qui est maltraitant dans la paranoïa.


Conclusion

Ne plus penser, ne plus ressentir, se fondre dans le délire paranoïaque comme le bébé dans le ventre de sa mère, avec un sentiment d’absolu et de toute-puissance, voici ce qu’exige la paranoïa. Que cette mère soit mauvaise, destructrice et violente n’importe plus à ce stade, seul le collage évitant à tout prix la confrontation au deuil et à la mélancolie prime et ce, quel que soit le prix à payer en matière de passages à l’acte violents. Le paranoïaque illusionne et biberonne dans le même temps qu’il abuse et transgresse. C’est la raison pour laquelle, si l’on observe bien, ses « cibles » le deviennent souvent à certains moments de leur vie : perte d’un être cher, perte d’un travail, divorce… Car c’est bien sur le déni de la perte que se greffe le délire paranoïaque. « Vivre ensemble nous tue, nous séparer est mortel », rappelle Caillot (2015) comme adage principiel du deuil originaire non résolu, entraînant la confusion des morts et des vivants, ainsi que celle des générations, mais aussi les fantômes familiaux, les enfants de remplacement, la dépression, le suicide…

Enfin, dans la psychose mélancolique, la figure du père est totalement absente psychiquement, ce qui suggère que la mélancolie serait un état antérieur à la paranoïa, dont la personne souffrant de paranoïa tenterait de se défaire en projetant la culpabilité à l’extérieur d’elle, en recherchant une forme de figure paternelle à travers la revendication, l’invocation de la justice et de la Loi. Ainsi en témoigne cette lettre laissée avant le « transit, vers Sirius » par l’Ordre du temple solaire (3) : « Il était nécessaire qu’un groupe d’hommes, de femmes, d’enfants, ayant été auparavant préparés, aient traverser les vicissitudes de ces dernières années dans la Loi et le Service afin que l’expérience acquise puisse donner pleinement ses fruits pour enrichir la conscience du retour au Père. »

Lorsque le versant procédurier échoue, se révèlent alors le délire de ruine et la mise en scène de la perte, à laquelle le paranoïaque répond avec certitude délirante et contrôle absolu, comme dans le cas de Rosalie. Le paradis que le paranoïaque vous (et se) promet, c’est l’enfer. Le suicide vécu comme une libération ou moyen de narguer la mort est la consécration de cet enfer vécu dans sa relation aux autres.

Pour finir, avec la fragilisation de l’économie et des liens sociaux, la violence politique ainsi que le collage communicationnel des médias modernes (immédiateté) diffusant des contenus inanitaires, le danger de propagation de contagions délirantes (sectes ou processus totalitaires plus globaux) est sans précédent. La poursuite des investigations cliniques sur la contagion délirante et leur divulgation font sans nul doute partie des actes préventifs indispensables.


Ariane BILHERAN, psychologue clinicienne, docteur en psychopathologie et psychologie clinique, master en philosophie morale et politique, normalienne.


Notes

1 – Dans ce cas, Lacan décrit la cure d’une patiente psychotique, hospitalisée sous contrainte à la suite d’un passage à l’acte. Elle a blessé d’un coup de couteau une actrice, qu’elle guettait à la sortie du théâtre après une représentation. Lacan estime qu’elle souffre d’une « paranoïa d’auto-punition. » Notons qu’Aimée est elle-même une enfant de substitution portant le prénom d’une aînée morte avant sa venue au monde.

2 – Entendons bien ici que sadisme et masochisme renvoient à une posture psychique de type narcissique, et non libidinal (il s’agit encore moins de sexualité en l’occurrence !). Nous pourrions tout autant parler du couple « tyrannisant-tyrannisé ». Racamier parle de « relation omnipotente-innanitaire ». Je garde pour ma part le « sadisme-masochisme » du point de vue des affects, car il me semble que c’est l’une des réponses psychiques apportées à la confusion émotionnelle, donc dans le registre des affects, en référence notamment à la cruauté de type mélancolique, qui se nourrit de la souffrance d’autrui ou plutôt, se délecte à l’avance de la souffrance qu’elle causera (avec la mélancolie, il y a préméditation, comme dans le cas de Rosalie). Mais ce point peut se discuter évidemment.

3 – Créé en 1984, l’Ordre du temple solaire était un groupe « ésotérique néo-templier » fondé à Genève par deux « gourous », qui fut à l’origine en 1994 et 1995 de trois épisodes de massacres d’adeptes, orchestrés comme des « suicides collectifs », en Suisse, en France et au Canada.

Bibliographie

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Aulagnier, P. 1984. « L’apprenti-historien et le maître-sorcier », in Du discours identifiant au discours délirant, Paris, PUF, 2004.

Bilheran, A. 2017. « Terrorisme, jeunesse, idéaux, paranoïa », in Soins, Elsevier.

Binswanger, L. 1960. Mélancolie et manie, Paris, PUF, 1987, traduction de J. M. Azorin, Y. Tatoyan, A. Tatossian.

Caillot, J.P. 2015. Le meurtriel, l’incestuel et le traumatique, Paris, Dunod.

Freud, S. 1915. « Deuil et Mélancolie », in Métapsychologie, Paris, Gallimard, 1968, p. 165-168.

Klein, M. 1929-1932, Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1968.

Lacan, J. 1932. De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité, Paris, Seuil, 1975.

Lasègue A., Falret J.P. (1877). « La folie deux ou folie communiquée », Annales Médico- Psychologiques, Paris, 18 : 321-355.

Racamier, P.C. 1992. Le génie des origines, Paris, Payot & Rivages.

Racamier, P.C. 2001. Les schizophrènes, Paris, Payot.

Tatossian, A. 1979. La phénoménologie des psychoses. Paris, Le Cercle Herméneutique, 2002.

Verrecchia, B., Gohier, B., Goeb, J.-L., Rannou-Du- bas, K. Garre, J.-B. 2003. « Psychoses collectives, phénomènes de panique et suicides de masse. Rôle des médias », in Actualités Psychiatriques, Service de Psychiatrie et de psychologie médicale CHU d’Angers.

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