Le délire : entre société et pratique soignante

Introduction du numéro spécial sur le délire de la revue Santé Mentale, Novembre-décembre 2009.


Sophie Barthélémy, psychologue clinicienne, Docteure en psychologie clinique et psychopathologie, Chargée d’enseignements à l’Université.

Ariane Bilheran, ancienne élève de l’École Normale Supérieure (Ulm, Paris), Psychologue clinicienne, Docteure en psychopathologie, Chargée d’enseignements à l’Université.


Le délire est une entité clinique multiple, variant au gré des pathologies dans lequel il s’inscrit, mais surtout de la singularité et de l’histoire du sujet. Il est essentiel de prendre en compte les fonctions psychiques du délire et de dépasser l’apparat étrange, effrayant ou fascinant qu’il dévoile au premier abord.


De son emploi le plus populaire à son utilisation spécifiquement soignante, la notion de délire apparaît familière à tout un chacun. Cependant, une fois dépassée cette impression, elle se révèle difficile à définir. Il en va de même pour les notions qui l’entourent comme celle de réalité. L’idée qui a présidé à la constitution de ce dossier est de repérer les problématiques afférentes au délire tant dans sa conceptualisation que dans la pratique soignante, et d’en explorer certaines pistes de réflexion.

La notion de délire est associée à l’idée de folie, effrayante, voire fascinante, par son étrangeté. Et, si certaines civilisations ont pu vénérer le délire, y voir un message divin et/ou une malédiction comme dans l’Antiquité (Pigeaud, 1987), notre société tend plutôt à l’exclure. Pour Foucault (1972), le fou représente l’autre de la raison et est alors considéré comme dangereux, ceci pouvant conduire à la logique de l’enfermement. L’étymologie « delirare », qui signifie en latin « s’écarter du sillon », peut déjà marquer la stigmatisation du sujet délirant. Aussi, nous pouvons soutenir que « toute définition sur le délire contient les traces d’un jugement de valeur car elle traduit à travers elle le regard qu’une société porte sur la marginalité » (Barthélémy & Bilheran, 2007). Comment le soignant parvient-il à composer alors une pratique clinique auprès du patient délirant qui soit peu ou prou libérée de ce regard réifiant et marginalisant de la société à laquelle il appartient pourtant ? Comment peut-on encore penser la thérapie de nos jours ?

Ainsi, il nous semble essentiel d’interroger la place du délire dans l’organisation psychique du patient, de penser le délire comme signifiant dans un chemin de vie, au travers d’une conception plus humaniste telle que la défendait Jean de Wier au XVIe siècle, et non plus seulement comme une maladie mentale asservie à un certain type de regard médical ou comme un écart à une norme de raison étriquée. Il peut être fécond pour la conception nosographique (Bayle, Esquirol, Magnan…) considérant le délire comme le signe d’une pathologie psychiatrique, qu’elle s’associe à d’autres points de vue lui donnant du sens et le considérant comme une manière d’être au monde. Il apparaît que cette voie de réflexion ne peut se départir d’un questionnement sur la signification sociale et culturelle du délire. L’ensemble des articles à suivre devrait éclairer ces différents points de vue.

Notre propos abordera la complexité de la notion de délire, puis l’interrogera dans une confrontation entre un point de vue sémiologique et une approche psychopathologique. Nous questionnerons aussi le positionnement du soignant dans la pratique quotidienne et la thérapie dans la rencontre avec le patient délirant.


Définir le délire ?

Absence de lucidité, dangerosité, irrationalité… sont autant de termes utilisés pour décrire le délire. Pour autant ils ne se suffisent pas à eux-mêmes et peuvent être souvent inexacts. Le critère de « réalité » conduit à y opposer le délire comme un ensemble d’idées erronées auxquelles le sujet serait seul à croire. Mais considérer la réalité externe (et comment la définir?) comme vérité ne serait-ce pas sous tendre à une « conception totalitaire de la réalité » ? (Barthélémy & Bilheran, 2007). L’inscription sociale du délire le confrontant à l’idée de normalité et d’ordre moral est ainsi avancée, tentant de maintenir une limite distinctive entre raison et déraison. Penser le délire comme une « erreur » par rapport à la réalité ne peut soutenir le positionnement clinique qui ne s’inscrit ni dans le jugement, ni dans la vérification, mais dans la prise en compte du vécu et de la représentation du sujet. En outre, force est de constater que les sujets délirants perçoivent quelque chose de la réalité mais la réintègrent souvent dans un autre ordre signifiant, sans en reconnaître le statut de « re-création », contrairement à l’artiste.

Par ailleurs, nous entendons souvent dire que le sujet « croit à son délire » mais le délire dépasse le statut de croyance, se rapprochant plus du dogme par sa certitude inébranlable. Pris dans sa propre « énonciation infatuée » (Lacan, 1946), le sujet délirant ne peut entendre la parole de l’autre et établit des significations solitaires (quand bien même elles seraient partagées à plusieurs, comme dans certains cas de « contagion délirante »). L’adhésion de tel patient à l’idée de son origine extra-terrestre ou de tel autre à la pensée de se sentir contrôlé par une machine invisible, est infaillible et le sépare temporairement du consensus social. Il nous apparaît alors évident que le délire se distingue du mensonge utilisé dans la relation à l’autre par intérêt ou de la fabulation consistant à un ensemble de représentations imaginaires comme des souvenirs créés de toute pièce. Dans ce cas, la parole de l’autre aurait une place d’honneur, comme venant valider les propos du sujet. La « passion » narcissique avec laquelle le sujet investit son délire n’est qu’un des reflets de la souffrance qui le tourmente et qui donne la possibilité au soignant de trouver une place à ses côtés. Nous citerons ici Bolzinger (1987): « Croire : le délire est une croyance, c’est-à-dire une certaine qualité d’énonciation vibrante et passionnée sur un énoncé peu spécifique et variable dans ses thèmes. Se croire : le délire est une croyance à propos de soi ; le délirant expose et transpose en un discours narcissique, solitaire et entêté, une identité idéale qu’il s’attribue en dépit de tout. S’y croire : le délire est une croyance infatuée, caractérisée par une exaltation présomptueuse, une assurance dominatrice et invincible, sans souci d’être reconnue ou partagée par autrui ».

Ainsi, sans prétendre le définir, nous retenons quatre critères essentiels dans la reconnaissance du délire : la certitude que le délirant accorde à son délire, l’enfermement, l’aliénation, l’inaccessibilité à la parole de l’autre et à une représentation de l’autre en soi (Barthélémy et Bilheran, 2007). Aller à la rencontre du patient délirant implique de dépasser la représentation populaire que l’on peut avoir de la réalité et de penser la dimension signifiante et symbolique de la relation délirante.

Du délire au sujet délirant

Plusieurs points de vue sur le délire sont possibles sans être incompatibles. On peut prendre en compte le délire comme signe descriptif (sémiologie) ou comme processus psychique et symptôme signifiant dans l’histoire du sujet (psychopathologie et subjectivité).


• Décrire le délire

D’un point de vue sémiologique, nous pouvons décrire la manière dont s’organise le délire. Les délires ont été classés en fonction de leurs contenus thématiques (délire de persécution, délire hypocondriaque…), de leurs mécanismes (délire paraphrénique…), de leur étiologie (délire post-partum, delirium tremens…) ou bien encore de leur degré de systématisation (délire paranoïaque, délire paranoïde,…).

Il est possible de distinguer plusieurs mécanismes :

  • l’interprétation, qui est une opinion subjective à propos d’un événement extérieur, fondée sur un raisonnement biaisé, comme chez ce patient repérant un grand nombre de voitures rouges passer, et les associant à des personnes le surveillant ;

  • l’intuition, marquant une idée s’imposant au patient, sans logique. « Je le sais, c’est tout », pourra souvent nous répondre le patient ;

  • l’imagination, consistant à créer des situations fictives paralogiques ; une patiente raconte alors être née dans le jardin de l’hôpital, tombée d’une soucoupe volante et kidnappée par des humains qui disent être sa vraie famille ;

  • l’illusion, qui consiste à reconstruire une perception à partir de bribes de la perception extérieure, telle l’ombre des arbres sur les murs qui deviennent pour la patiente des fantômes ;

  • l’hallucination, considérée comme une perception sans base perceptive externe préalable, affectant la sensorialité du patient et étant « projetée hors de sa subjectivité » (Ey, 1973).

Du contenu du délire se dégagent aussi un ou plusieurs thèmes : persécution, revendication, jalousie, érotomanie, mégalomanie, hypocondrie, influence, filiation, référence…

On peut distinguer : les délires systématisés et les délires non systématisés. Les premiers présentent un thème principal, dans une élaboration apparemment cohérente, même si le raisonnement est biaisé (cf. les « folies raisonnantes » chez Sérieux & Capgras, 1909) : il en va ainsi du délire paranoïaque. Les seconds sont d’une incohérence manifeste, multipliant les thèmes et les mécanismes, tel que le délire paranoïde du schizophrène. Par ailleurs, le délire peut se cantonner à une partie de la vie du sujet (en secteur) ou l’envahir dans son entier (en réseau). L’humeur et les émotions présentées par le sujet peuvent être congruentes ou non aux idées portées par le délire, comme par exemple ce patient délirant sur la fin du monde en riant aux éclats. La durée du délire (aigu ou chronique) est souvent un élément décisif au niveau diagnostic. Néanmoins, l’on est en droit de se demander si le délire est simplement le signe d’une pathologie (comme pouvant être souvent caractéristique de certaines psychoses) ou s’il existe comme entité clinique à part entière. Le raccourci délire/psychose est souvent effectué, mais donne un aspect réducteur du délire qui peut en effet se retrouver dans d’autres pathologies, thymiques, limites, démentielles, voire même dans certains états hystériques (cf. la « folie hystérique » de Griesinger), montrant que le symptôme délirant ne peut permettre de conclure sur une « structure » psychotique. Il s’agit alors de bien différencier sujet et maladie. Dépasser la notion de classification diagnostique vient à questionner l’existence d’un potentiel délirant chez tout un chacun. Mais cela n’impliquerait-il pas de sortir d’une conception normative pourtant beaucoup plus rassurante ?


• Penser le sens du délire

La dimension descriptive ne peut se suffire à elle-même. Certaines théories psychopathologiques nous aident à éclairer la fonction, la construction et le sens du délire.

Dans le paradigme psychanalytique, le délire peut, par exemple, être pensé par rapport à certains mécanismes défensifs qui lui sont parfois associés. Aussi, l’on entendra souvent parler de déni de la réalité, consistant au refus par le sujet de reconnaître l’existence d’un événement intolérable, empêchant toute liaison constitutive d’une représentation (rejet). Freud (1924) explique que ce sont les traces mnésiques inconscientes associées à l’événement qui font retour de manière transformée dans le délire. C’est, par exemple, au moment où ses parents, après avoir divorcé, se remarièrent qu’Eliot commença à penser et à halluciner l’existence d’une mère protectrice et d’une mère persécutrice qui le suivaient dans la rue et lui envoyaient des ondes mortelles. Il se mit alors à construire une « néo-réalité » (ibid., 1924), en compensant par le « travail du délire » (ibid., 1911) le vide laissé par l’événement « remariage » qu’il ne pouvait encore symboliser. Par un mécanisme de clivage, le délire lui permet de maintenir, séparées, l’expérience de satisfaction auprès d’un bon objet (la mère protectrice) et celle de frustration auprès d’un mauvais objet (la mère persécutrice). Le danger intérieur se transforme très souvent en danger extérieur via la projection qui donne au sujet l’illusion de fuir la représentation intolérable (Freud, 1911). Pour Freud (1914), le délire n’est qu’un « processus restitutif de guérison », le noyau de la maladie étant dans le retrait de la libido des objets extérieurs, rapporté au Moi (narcissisme secondaire) et seulement dans un deuxième temps au sein du délire. Il est à noter que la perte de la réalité n’est que partielle et qu’il existe toujours une partie du moi attachée au monde externe.

Quoi qu’il en soit, les exemples de mécanismes montrent que le délire n’est en rien une construction hasardeuse, mais est porteur de sens. Le soignant doit donc entendre le sujet et son histoire pour saisir cette « étrange réification du flux discursif » (Aulagnier, 1975). Á l’instar d’Aulagnier, nous pouvons donc penser le délire comme un « en plus » permettant de combler la difficulté à symboliser une partie de l’expérience chez le sujet et de compléter le savoir sur son histoire par de nouvelles interprétations.

Le retentissement émotionnel de l’expérience s’inscrit aussi dans le délire. Le sujet peut avoir du mal à donner sens à certaines expériences affectives, voire recourir au délire pour ne pas éprouver certains affects (Searles, 1965). D’ailleurs, il arrive que les éprouvés soient vécus comme des choses, des « affects-choses » (Barthélémy, Gimenez & Pedinielli, 2004), l’affect étant alors interprété de manière délirante, souvent vécu comme hostile et persécuteur (« C’est Hitler qui a fait ça ! », criait une patiente à propos de sensations et d’émotions qu’elle n’arrivait pas à lier). Les affects trouveraient alors dans le délire une forme de ce qui est intolérable au-dedans (Racamier, 1980), même si ce dernier se révèle souvent insuffisant pour endiguer l’angoisse.

Les points abordés ci-dessus manifestent une carence en symbolisation dans le délire. La représentation symbolique concernant un élément de la réalité a laissé place à un vide dans le psychisme. Lacan (1955-1956) parle de « forclusion ». Dans la psychose, il s’agit pour lui de la « forclusion du Nom du Père », le sujet ne pouvant se représenter l’ancrage paternel, l’autre de la mère, le tiers. Le délire pourrait consister en un remplissage de trous dans la trame représentationnelle.

Les temps de mise en doute des idées délirantes peuvent alors être compris comme constitutifs d’un vécu dépressif (Azorin et al., 1994). Ce temps demande au soignant une vigilance toute particulière face à ce patient qui, d’un air dépité, annonce : « je ne pourrai plus parler à Dieu… je me suis trompé », commençant à reconnaître l’idée délirante comme construction de son psychisme. Le patient perd une partie de ce qui le fonde au niveau identitaire. En effet, il est bien question d’identité dans le délire, une identité malmenée que le sujet délirant essaie de soutenir à travers un discours « identifiant » (Aulagnier, 1975). Ainsi, tel patient est le fils de Dieu, tel autre a pour mission de vaincre la méchanceté dans le monde pour prétendre à la pureté… Pris dans de nombreuses déliaisons, le sujet délirant à du mal à s’auto-référencer dans un discours (Ricoeur, 1990). Il serait plutôt aux prises avec de multiples identités inachevées. Le délire prend alors la forme d’une tentative avortée de narration autobiographique.

Si le délire a été l’objet de théories psychanalytiques, il a intéressé aussi d’autres paradigmes. Ainsi, la phénoménologie, à travers les notions de « perte de l’évidence naturelle » (Blankenburg, 1991) ou de « perte de contact vital avec la réalité » (Minkowski, 1933), a pensé le rapport du délire au monde. Le monde devient dépourvu de signification, la relation avec autrui est troublée, empêchant le sujet d’être dans une dimension d’accueil de l’expérience, d’ouverture. Le délire est alors une tentative de « sauver dans l’imaginaire cette relation intenable dans la réalité » (Tatossian, 1979). Les phénoménologues se sont aussi attardés sur l’espace et le temps dans le délire (Binswanger, 1932), y révélant une dissociation du continu spatial et de la linéarité temporelle, ne laissant aucune place au vide (distance, scansion). Refusant la dimension de perte et de séparation, le sujet se servirait du délire pour combler tout vide (Bilheran, 2007). La plupart du temps, l’espace et le temps apparaissent décousus, flous, dissociés, inscrits dans l’indifférenciation.

L’approche cognitiviste s’est aussi intéressée à la dimension délirante, en particulier dans la schizophrénie. Frith (1987, 1996) se refuse, par exemple, à parler de déficit de raisonnement logique et avance l’idée d’une altération d’un processus de « monitoring de l’action » qui permet au sujet d’initier son action et de l’ajuster. Dans ce cadre, il existerait une perturbation de la représentation de ses propres intentions chez le patient délirant, ainsi qu’une difficulté à inférer celles d’autrui. Frith (1996) justifie ainsi les phénomènes d’automatisme mental ou les idées de persécution. Ce trouble se retrouve aussi dans l’interaction avec le sujet (Widlöcher & Hardy-Baylé, 1989 ; Musiol & Trognon, 2000). Le sujet aurait alors du mal à se construire un modèle de la situation d’échange, entretenant alors l’incohérence conversationnelle. D’autres auteurs (Fish, 1961 ; Arieti, 1967) considèrent le délire non plus comme un désordre de la pensée, mais comme un trouble perceptif. Cette perturbation s’explique par une défaillance du filtrage de l’information, le patient ne pouvant plus trier les éléments pertinents des autres pour appréhender les événements.

L’ensemble des points de vue abordés nous permet de ne pas nous restreindre à une vision déficitaire du délire. D’ailleurs, l’on ne peut nier que le délire soit une création, certes omnipotente : celle d’un monde nouveau auto-engendré. Comment différencier une création délirante d’une création non-délirante ? Á quel moment est-on dans le génie et quand parle-t-on de délire ? Galilée n’avait-il pas paru délirant en parlant pour la première fois d’héliocentrisme ? Nash, prix Nobel d’économie, ne présentait-il pas une schizophrénie à délire paranoïde ? Toutefois, l’apparence délirante ne se suffit pas à elle-même pour parler de délire qui s’inscrit essentiellement dans un discours exalté. Il est à se demander s’il n’y aurait pas un processus psychique commun poussant à la recherche de significations et de correspondances entre les choses, permettant tant à l’inventeur qu’au sujet délirant de faire des liens inédits, même s’il s’agit dans le délire de construire un nouveau langage, une nouvelle filiation… La création peut-elle nous conduire à penser un canal thérapeutique auprès de sujet délirant comme, par exemple, la médiation artistique ?

Le soignant auprès du sujet délirant

La question est itérative : comment se positionner face à un patient délirant ? Comment l’entendre et quel sens attribuer à ce qu’il nous dit ? La thérapie doit-elle abraser totalement les idées délirantes ? Comment permettre au patient de transformer son discours délirant en message relationnel ? Et, si l’orientation psychothérapeutique peut être différente en fonction de la problématique individuelle du patient, la qualité de la relation avec celui-ci est un élément primordial, que ce soit dans le cadre du suivi individuel psychothérapeutique, médical ou dans la prise en charge institutionnelle pluridisciplinaire.

Dans le cadre institutionnel, le recours à l’hospitalisation est souvent envisagé (libre ou sous contrainte). Il permet une surveillance clinique et biologique, la mise en place d’un traitement chimiothérapeutique et une orientation thérapeutique vers l’extra-hospitalier (CMP, hôpitaux de jour, CATTP…). « La prise en charge soignante a pour but de permettre au patient de développer la croyance au monde extérieur et social, ainsi que la possibilité d’y vivre avec les lois qu’il implique, mais aussi de rester en contact avec la croyance en sa réalité interne, son éprouvé » (Barthélémy & Bilheran, 2007). Le travail thérapeutique et institutionnel donne au patient la possibilité de retrouver une transitionnalité (Winnicott, 1971) et d’articuler son monde interne avec le monde des événements. Ce processus, dans l’espace psychique, peut être soutenu par un travail sur les espaces institutionnels utilisés alors comme matériel thérapeutique, allant des différents lieux d’un pavillon intra-hospitalier (chambres d’isolement, chambres individuelles, espaces communs, parc de l’hôpital…) aux lieux d’accueil extra-hospitaliers. Il reste bien sûr pour le groupe soignant à travailler son positionnement, ses projections imaginaires, ses défenses psychiques dans la rencontre avec le délire, mais aussi à ne pas privilégier l’urgence, la quantification, la protocolisation des tâches de l’institution hospitalière actuelle, au détriment de la qualité de l’écoute.


• La prise en charge médicale

La prise en charge médicale conduit la plupart du temps à une prescription médicamenteuse. Les neuroleptiques et anti-psychotiques visent, par une activité antidopaminergique, une diminution du délire. Le traitement peut associer anxiolytiques ou anti-dépresseurs en fonction de l’état thymique et de l’angoisse du patient. Le médecin pense le choix de la molécule, sa voie d’administration, ses éventuels effets indésirables, en fonction de la singularité du patient et de sa compliance. Néanmoins, la chimiothérapie ne peut se suffire à elle-même : a-t-elle un effet curatif ou suspensif concernant le délire ? Comment expliquer la persistance de certaines idées délirantes malgré la prise de médicaments ?


• Les psychothérapies d’inspiration psychanalytique

Individuelles, familiales ou groupales, les psychothérapies d’inspiration psychanalytique, fondées sur l’association libre et le transfert (Freud, 1910), permettent une exploration du délire. L’expérience clinique montre que le soignant peut être intégré dans le monde délirant du patient, parfois de façon idéalisée ou de manière persécutive. Freud (1911) parle de « délire de transfert » à propos de la relation de Schreber à son médecin, Gimenez (2000) avance la notion de « transférentialisation ». Certes, le soignant est investi narcissiquement, devenant le lieu de dépôt de l’idée délirante. Tel est le cas du patient qui pensait que le clinicien était impliqué dans le complot dont il essaie de se protéger. Bien entendu, le soignant n’est pas là pour porter un jugement d’existence sur les éléments délirants du patient, mais pour le contenir et l’écouter. Le soignant doit permettre au patient de se dire et de devenir médiateur entre le monde délirant du patient et le monde externe (Resnik, 1999 ; Benedetti, 1995). En effet, le patient a du mal à faire entrer la réalité externe en résonance avec la réalité interne (Hochmann, 1986). La thérapie a alors pour objectif de rétablir un « sentiment suffisant de continuité intérieure » (Quartier-Frings & Liermier, 1997) et de développer une attitude réflexive chez le patient afin que l’expérience intolérable que le délire dissimulait puisse se symboliser. La place du soignant est ici essentielle par le biais de la réassurance face à ce moment où le sujet abandonne une partie de son monde. La thérapie doit permettre au patient de reconnaître sa souffrance et de chercher les raisons l’ayant conduit sur la voie délirante. La médiation thérapeutique (activités artistiques, culture...), inscrite dans un espace transitionnel (Winnicott, 1971), peut permettre d’expérimenter cette aire où se lient le dedans et le dehors de la psyché en traitant les angoisses archaïques et de recréer l’objet jusqu’alors exprimé dans le délire.


• Les thérapies cognitives et comportementales

Parmi les thérapies possibles du délire, se trouvent les thérapies cognitives et comportementales (TCC). Leur but est de permettre une meilleure adaptation sociale pour le patient aux aspects cognitifs, affectifs et comportementaux de l’expérience délirante, visant une modification symptomatique et une restructuration afin de développer des stratégies cognitives plus adaptées, ainsi que les émotions qui y sont associées (Perris, 1994). Le trouble délirant est associé à une distorsion du traitement de l’information. Ainsi la base interprétative chez le patient est travaillée afin que celle-ci laisse place à un mode de raisonnement plus adapté. Les convictions délirantes sont alors remplacées par des croyances davantage en lien avec la réalité (Chambon et Marie-Cardine, 1994). L’estime de soi en rapport avec le délire peut être prise en compte pour améliorer la gestion des émotions (Hogarty et al., 1997). Le développement des compétences sociales adaptées est un des autres objectifs des TCC du fait de la vulnérabilité des patients délirants aux facteurs de stress psychosociaux (cf. modèle vulnérabilité-stress ; Kington & Turkington, 1994). Le travail se fait autour des stratégies adaptatives du patient délirant. Les modules psycho-éducatifs (Liberman, 1991), souvent groupaux, vont dans ce sens, bien qu’ils aient tendance à se centrer davantage sur une pathologie précise (ex : schizophrénie, trouble bipolaire). Ils consistent ainsi en une information sur la maladie afin de prévenir les rechutes et permettent souvent au patient d’acquérir une meilleure connaissance de son état pathologique. Dans ces thérapies, l’alliance thérapeutique avec le patient est essentielle et nécessite une motivation de changement consciente de sa part, considéré alors comme un « co-thérapeute ».

• Les thérapies de groupe

Parmi les thérapies groupales, les thérapies systémiques sont intéressantes dans le cadre du délire. Elles se centrent sur le délire comme trouble de la communication (Bateson, 1961 ; Watzlawick, 2004 ; Palo Alto), notamment dans la famille. Les recherches se sont centrées essentiellement sur les familles de schizophrènes, mettant en évidence un double bind (« double contrainte », attitude contradictoire) qui entraîne confusion affective et dysfonctionnements interactionnels. Ainsi, une mère disait par exemple à ses deux filles : « L’esprit de famille est important, allez voir votre connard de frère ! ». Lorsqu’un membre de la famille est délirant, il s’agit de travailler sur la construction de la réalité, de modifier les représentations sur les interactions, et ainsi, de diminuer la manifestation des symptômes chez le « patient désigné ». Le symptôme délirant est souvent articulé à des « mythes familiaux » qui sont des croyances partagées par la famille et sont déterminantes dans la manière dont le patient délirant a construit ses représentations. L’existence de ce mythe peut aussi expliquer les répétitions de symptômes de génération en génération (Miermont, 2001). Au niveau individuel, les thérapeutes travaillent alors souvent à partir du génogramme, sorte d’arbre généalogique permettant de saisir l’espace interpsychique familial dans une lecture transgénérationnelle des relations familiales, des non-dits, des secrets… : le but est de permettre au patient délirant de repérer son inscription dans la succession des générations. En somme, nous constatons que, quelle que soit la voie thérapeutique choisie, celle-ci n’a d’impact que dans une pensée qui émerge dans le lien intersubjectif.


Pour conclure

Le délire est une entité clinique multiple, variant au gré des pathologies dans lequel il s’inscrit, mais surtout de la singularité et de l’histoire du sujet. L’approche psychopathologique du délire permet d’appréhender plusieurs lignes explicatives, allant de l’inscription du délire dans le champ défensif à son déploiement créatif, en passant par le rapport qu’il entretient avec la réalité, sa dimension relationnelle, son lien à la rationalité et au langage. Il est donc essentiel de prendre en compte les fonctions psychiques du délire et de dépasser l’apparat étrange, effrayant ou fascinant qu’il dévoile au premier abord. En effet, en tant que soignant, nous nous devons d’être dans une démarche plus herméneutique (centrée sur l’interprétation de signes, de motifs, sans visée explicative et objectivante)(*), orientée sur la subjectivité du patient, que sur une recherche étiologique (vocation du chercheur, recherches de causes). Il existe autant de délires que de patients, et nous aurions bien du mal à vouloir circonscrire le délire dans une définition ou une case diagnostique. En ce sens, l’objet de ce dossier est d’aborder différents points de vue sur le délire et d’aller au-delà des jugements de valeur afférents au regard de la société sur la différence et la marginalité. En tant que soignants, nous avons à affiner ce positionnement éthique qui permet de dépasser le risque de l’enfermement et de l’intolérance. En conséquence, notre objectif est d’éclairer un certain nombre de points de vue sur les phénomènes délirants, de proposer suffisamment de questions au lecteur pour le sortir de ses certitudes… La certitude n’est-elle d’ailleurs pas un des critères du délire ?


Note

(*) Appelons herméneutique, l’ensemble des connaissances (…) qui permettent de faire aller les signes et découvrir leur sens » (Foucault)


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Á lire

Le délire fait peur, car il renvoie à la folie. Mais qu’est-ce qu’un délire ? Est-il possible de le définir sans jugement de valeur ? Peut-on le considérer comme un processus psychique à part entière ? Et, surtout, comment l’identifier ? Après une présentation historique et culturelle de la notion de délire, les auteures proposent une description des différents types de délire, puis s’interrogent sur les processus psychiques qui les sous-tendent. Elles analysent les liens du délire à la réalité, à la rationalité, mais aussi au langage et à la créativité. Enfin, des pistes thérapeutiques sont suggérées, pour aider les sujets délirants à sortir de leur détresse et de leur souffrance. Le délire, Barthélémy S., Bilheran A., Armand Colin, collection 128, 2007.


Cet article est l’entière propriété́ de son auteure et de la Revue Les Cahiers des Facteurs Psychosociaux. Il ne saurait être repris sans autorisation manuscrite de l’auteure et de la Revue.

Seules les courtes citations sont autorisées avec la mention :

Bilheran, A. 2009. « Du suicide, à qui la faute ? », in Les Cahiers des Facteurs Psychosociaux, Catéis.

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