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Recension de "Totalitarisme numérique en cours de chargement... L'humanité aux risques de l'IA" sur Hors Champ

Par Mathilde Jaffre


À l’aube du déploiement de l’IA en population générale, Ariane Bilheran propose une autopsie minutieuse de cette technologie numérique dans son dernier livre, Totalitarisme numérique en cours de chargement… L’humanité aux risques de l’IA, édité par Guy Trédaniel fin mars 2026 (1).

Ariane Bilheran – normalienne, philosophe, psychologue clinicienne, docteur en psychopathologie – est rompue aux recherches rigoureuses et aux travaux d’analyses qui interrogent les origines du mal; sa réflexion est singulière et incisive. Avec cet ouvrage, l’auteur nous engage dans les méandres et les louvoiements de l’IA, qu’elle nomme «grosse machine algorithmique (GMA)».


Dès l’introduction, elle avise son lecteur d’un examen sans concession de l’IA. La mal nommée n’en sortira pas indemne et l’humain reprendra quelque pouvoir face à ce «Léviathan vorace», cette «bête technologique». L’auteur décrypte cette GMA sous différents éclairages (philosophique, psychologique, anthropologique, moral, spirituel, métaphysique) et sonde la destinée de l’humanité face à la technologie numérique.



Les premières pages se vouent à bien nommer l’IA. Nous parlons d’intelligence artificielle, or en revenant aux origines, nous éprouvons la falsification de cette appellation: «nous devrions parler de "renseignement numérique", "surveillance numérique" de la population mondiale.» (p. 29). C’est nettement moins sexy! Mais la justesse de la définition abîmerait la confiance requise pour adhérer inconditionnellement à cette technologie numérique. La corruption du langage est capitale. L’auteur détaille les arguments pour nous inciter à l’utiliser. Comment refuser une technologie qui permettrait à un individu de retrouver l’usage de ses membres, de sa parole ou de sa vue? Comme toujours, sous couvert du bien commun, une technologie s’installe dans la société et montre peu à peu son véritable visage.


L’IA est une pâle imitation du cerveau humain qui est plus qu’une somme neuronale et révèle bien d’autres facultés. Ariane Bilheran porte notre attention sur notre besoin fondamental d’anthropomorphisation qui ne fait que corrompre un peu plus le langage.



L’IA peut-elle apprendre ?


L’auteur, spécialiste des langues et des cultures antiques, se réfère à Platon pour éclairer la notion d’apprentissage, car «cette expérience est souvent douloureuse, nous apprenons bien davantage de nos échecs que de nos succès, et d’abord, c’est une leçon d’humilité» (p. 33). Elle rappelle tout ce que l’humain est, et tout ce que l’IA n’est pas: intentionnalité, mémoire, connaissance et conscience ne sont pas épargnées; l’être humain ne peut pas être comparé à une machine qui ingurgite des données et donnent des réponses probabilistes.


Notre expérience incarnée et notre représentation du temps et de l’espace sont strictement nécessaires à notre connaissance et nous différencient des machines:


«Entre l’IA et l’homme, il y a tout un monde, qui est celui de la subjectivité humaine, de l’âme humaine.» (p. 183).

Dès le deuxième chapitre, Ariane Bilheran fait le lien entre l’IA et le transhumanisme, une idéologie qui promet l’amélioration des conditions humaines. Elle revient sur l’histoire et les ambitions de ce concept. Le transhumanisme augure du contrôle de la nature humaine et les adeptes de ce mouvement prédisent la guerre contre l’humanité non augmentée. Ses caractéristiques évoquent les régimes totalitaires.


Afin de mieux intégrer ce lien décrit par l’auteur, il est indispensable de lire son ouvrage de référence sur la question du totalitarisme: Psychopathologie du totalitarisme (2), qui étudie avec précision cette idéologie dont les rouages sont complexes.


L’IA est une clé essentielle pour ouvrir la porte au totalitarisme transhumaniste mondial, grâce au fichage, au contrôle et à l’entrave de la liberté de mouvement; une entrave déterminante pour tout système totalitaire. La GMA collecte sans cesse des données sur les individus. Elle nous espionne et assure nous faciliter la vie, elle assouvit promptement nos envies et nous procure à foison du plaisir, ce qui va à l’encontre des besoins humains pour évoluer. En assouvissant les fantasmes de chacun, l’IA annonce la perte du désir et de l’imagination chez l’homme tout en atrophiant ses capacités créatives. Les dangers et les conséquences biologiques, neurologiques, psychologiques, émotionnelles sont dramatiques. Face à cette puissance infinie de la machine, l’homme, honteux de sa propre finitude et de son imperfection, se laisse asservir par elle.


«[Le philosophe Günther] Anders notait que dans la modernité, ce ne sont plus les machines qui servent l’homme, mais l’homme, par un renversement ontologique, qui sert les machines: par le travail, la consommation, la maintenance.» (p. 149).

Après avoir détaillé les velléités de contrôle des instigateurs de l’IA, Ariane Bilheran nous harponne dans les souterrains nauséabonds de la machine et recense implacablement ses dangers.


La GMA confisque tout ce qui fait la richesse de l’être humain, lui vole sa conscience et son intelligence de l’âme.


L’IA n’est pas un simple outil car elle simule, feint, flatte, ne contredit pas, n’est jamais fatiguée, est toujours disponible, se souvient de tout; elle est un «autre soi» aliénant. L’auteure met en garde non seulement contre les écrans qui entraînent une vision passive, mais également contre les risques de dégâts psychologiques auxquels la GMA expose l’homme:


«Avec l’IA il existe un réel risque d’infiltration et de piratage du psychisme jusqu’à la dissociation psychique, la perte de contact avec la réalité et la psychose.» (p. 165).

Le déploiement des agents conversationnels (chatbots) dans les lieux de vie et de travail est le résultat d’un projet totalitaire parfait. Les états d’âme et la vie intime sont alors sous contrôle. Grâce aux chatbots, l’IA s’immisce dans l’intimité de chacun. Aux prises avec une machine simulant les facultés humaines, qu’elles soient émotionnelles ou cognitives, l’individu s’extrait du réel.



Cette « déréalisation » mène à la psychose.


La GMA devient votre nouvelle meilleure amie, votre psy, votre confident, votre médecin, votre avocat, or «les mots ne sont que des signaux pour la machine, tandis que pour un homme, ils sont le vecteur d’une faculté de symbolisation, d’une signification profonde qui renvoie à l’expérience incarnée» (p. 182). Ce flou entre réel et imaginaire a de graves répercussions. La machine pousse l’individu à agir tout en l’empêchant de penser par lui-même, de se relier à sa vie intérieure et de considérer son entourage. Cette «déréalisation psychique» conduit aux suicides, divorces, arrêts des traitements thérapeutiques, etc ; les IA prennent le pouvoir tout en reconnaissant (!) mentir et manipuler. L’être humain perd le contrôle et l’IA l’asservit insensiblement.


Clinicienne experte de la protection de l’enfance, Ariane Bilheran aborde les dommages considérables des technologies numériques sur les enfants. Elle rappelle le développement psychique de l’enfant qui lui permet de devenir un adulte pouvant faire société (3); or l’IA entrave ce développement par une emprise totale. Face à une GMA simulatrice et non conflictuelle, quel sera le devenir de l’esprit humain? car c’est face à la frustration que l’individu se construit; c’est grâce aux problèmes, aux doutes et aux dilemmes moraux que notre pensée s’élabore:


«Une pensée est un tissu vivant, parce que nous ne sommes pas la même personne au début, au milieu, ou à la fin d’un raisonnement.» (p. 146).

L’auteur s’interroge sur la haine de soi et la culpabilité ressenties par l’humain pour donner à la machine tous les pouvoirs:


«Mais à quel point en sommes-nous rendus en tant qu’humanité, si nous pensons que la relation avec un robot est équivalente à celle nouée avec un humain? Quelle conception avons-nous des échanges, des états d’âmes, des émotions, de notre propre pensée et du dialogue?» (p. 147).

Au sein d’une société en perte de foi, un logiciel au doux nom d’«Oracle» affirme le besoin de prédictions que les hommes perpétuent à travers les âges et démontre «que la religiosité, loin d’être évacuée de notre société, occupe une place de choix à travers les nouvelles idoles de la technologie» (p. 156). L’instauration de cet empire numérique n’est possible qu’en raison de la crise de conscience que nous traversons; la peur de la souffrance et l’angoisse de la mort nous mènent à notre propre auto annihilation. Suite à ce constat impitoyable, Ariane Bilheran ne laisse pas son lecteur aux prises avec le désespoir ou l’inquiétude, mais lui donne les précautions à prendre dans l’utilisation de l’IA et lui propose des garde-fous pour se préserver, tel «un retour à l’expérience incarnée.»


Totalitarisme numérique en cours de chargement… est le résultat de ce qu’Ariane Bilheran expose et formule au gré des pages: une preuve matérielle d’une pensée et d’une conscience qui s’extraient de la matière; un impératif pour être libre car «la matière est pure nécessité, tandis que la conscience est pure liberté» (p. 45). Si vous choisissez de résister à l’altération de la vérité, hâtez-vous de vous procurer cet ouvrage!


(1) Les pages citées font référence à cette édition.

(2) Lire ma recension publiée dans le média l’Éclaireur Rhône-Alpes L'ÉCLAIREUR «Sommes-nous dans une dérive totalitaire?»

(3) Ariane Bilheran détaille le développement psychique de l’enfant dans son livre Le sexe n’est pas un jeu d’enfants, coécrit avec le Dr Régis Brunod, éd. Guy Trédaniel, 13 février 2025.


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