Chroniques du totalitarisme 6 - Le témoin par destin

Dernière mise à jour : 5 sept. 2021

Paru dans l’Antipresse n°299 - Abonnez-vous à l’Antipresse !


Ariane Bilheran, normalienne (Ulm), philosophe, psychologue clinicienne, docteur en psychopathologie, est spécialisée dans l’étude de la manipulation, de la paranoïa,de la perversion, du harcèlement et du totalitarisme.


Aucun grand crime, aucune tragédie humaine ne sont restés sans témoins. C’est à croire que le destin, ou l’inconscient collectif, affecte ce rôle à certains individus privilégiés, et leur accorde des protections providentielles pour accomplir leur mission. Ceci vaut tant pour la « grande Histoire » que pour les drames intimes des familles et des communautés.

Hannah Arendt et Victor Klemperer, témoins capitaux, années 1930.
Hannah Arendt et Victor Klemperer, témoins capitaux, années 1930.

« Je dirais le 27 février 1933, l’incendie du Reichstag, et les arrestations illégales qui ont suivi la nuit même. Leur fameuse “détention préventive.” […] J’avais l’intention d’émigrer de toute façon. J’ai immédiatement pensé que les Juifs ne pourraient pas rester. Je n’avais pas l’intention de me balader en Allemagne comme une sorte de citoyenne de seconde zone, sous quelque forme que ce soit. En outre, j’estimais que les choses ne feraient qu’empirer. Mais pour finir, je ne suis pas partie d’une façon si paisible.Et je dois dire que j’en retire une certaine satisfaction. J’ai été arrêtée, j’ai dû quitter le pays clandestinement. »(1)

Hannah Arendt, Ce qui reste? Il reste la langue maternelle.


« Je ne fais exactement rien, parfois je lis dans l’Eschyle — c’est le seul livre que j’aie pu sauver: νῦν ὑπὲρ πάντων ἀγών. »(2)

Hannah Arendt, lettre à Günther Anders, Montauban, 4 août 1940.


À l’emballement totalitaire et sa folie pseudo-logique, survivent toujours des témoins.

J’entendrai ici, par témoin, un type d’historien (sans en avoir nécessairement les titres) qui, pour avoir vu et entendu quelque chose d’événements hors normes de cette Histoire qui pèse, lorsqu’elle devient tragique, le restitue avec son entière subjectivité, son éprouvé personnel, et son prisme singulier d’analyse. Le totalitarisme produit toujours des témoins du monstrueux. Investis de la culpabilité du survivant, ainsi que du devoir de mémoire, ils rétablissent, souvent par l’écriture, le chemin étroit de la vérité des événements vécus, et rappellent le souvenir des transgressions et des crimes du régime.


En période totalitaire, rien de ce qui n’est historiquement raconté n’est entièrement vrai. Presque toute information est fausse. Orwell s’étonnait avec effroi de ce que, durant la guerre d’Espagne, on puisse raconter des guerres là où il n’y en avait pas eu, et passer sous silence les combats là où il y en avait eu. Dans un tel terreau de mensonges officiels, il émerge une petite voix qui, inaudible pour la masse, mais parfaitement écoutée et reconnue par les chercheurs d’authenticité, vient raconter l’expérience vécue. Il y a ceux qui racontent, et ceux à qui l’on raconte. Lors d’un séjour en Algérie où j’avais donné une conférence, je fus prise à témoin par un autre témoin de ce que, lors d’affrontements sanglants ayant déchiré le pays, des soldats américains déguisés et ne parlant pas la langue, avaient été identifiés. En Moldavie, des personnes me racontèrent les rafles des Russes, dans le temps. Une de mes patientes recueillit le témoignage d’un ancien mercenaire au service d’une grande organisation internationale, destiné à semer le désordre dans un pays de l’Est à coups d’exactions visant à faire basculer dans la violence la population, etc. Un autre témoin me raconta la débauche, la luxure et les détournements de fonds auxquels se livrèrent, durant des années, les organisations internationales (ONG comprises) en Afghanistan à Kaboul, « les putes chinoises, l’alcool de contrebande du Tadjikistan, le cannabis poussant partout et les expats occidentaux défoncés à longueur de temps… les tangos dans les enclaves onusiennes du mercredi soir alors que les orphelins afghans mangeaient dehors à quatre pattes, tels des chiens dans des assiettes en fer. » Ces témoignages sont toujours uniques,et vous ne les verrez pas dans un livre d’histoire officielle.


Avec la montée du totalitarisme, « parler tue ». Le pouvoir totalitaire s’évertue à effacer les traces, et éviter tout témoin gênant de certains crimes. Témoigner ne pourra plus se faire qu’en silence, dans sa mémoire personnelle, ou dans des prises de notes cachées de l’œil fou qui veut tout voir, tout dévorer, tout accaparer et tout détruire.


Est-on témoin par hasard ? Sans doute, pour beaucoup. Mais peut-on être témoin par destin ?


Tout opère comme s’il était non seulement impossible, mais encore non souhaitable, pour le pouvoir totalitaire, d’éliminer l’intégralité des témoins. Peut-être, même, il faut que demeurent les témoins essentiels. Cela fait longtemps que j’ai initié cette réflexion dans ma clinique : dans les familles gravement dysfonctionnelles, où sont enfreints les interdits fondamentaux, à savoir le meurtre et l’inceste, et qui s’illustrent par des suicides et des expressions psychotiques au sein du système, il reste toujours un témoin. En général, c’est la personne à qui l’on confiera les archives, celle auprès de laquelle on déposera les secrets… C’est aussi une fonction qui la relègue quelque peu au ban de la famille dysfonctionnelle, à sa marge: le témoin n’y sera pas à la même place que tout le monde. Il sera à la fois chéri et recherché, mis à distance et craint, tout dépend des circonstances, et souvent tenu à l’écart, notamment lors des fêtes de famille.


La récurrence de ce phénomène s’apparente à un processus totalement inconscient sur le plan familial. Je suis d’autant plus sensible à ce processus que cela a été ma place au sein d’une partie de ma propre famille : dépositaire des secrets, investie des confidences, mais en même temps, d’une certaine façon, « bannie » de la vie « normale », celle où les familles font illusion et s’entretiennent dans l’illusion d’être « respectables ». Car, ne nous leurrons pas. Il n’existe pas une famille qui ne soit pas gravement dysfonctionnelle. Si vous ne savez pas que la vôtre l’est aussi, c’est que vous n’avez eu accès qu’au balcon du deuxième étage, avec vue sur la mer, et non à la cave. Toutes les familles ont été traversées par des tragédies et des traumatismes sévères, des hommes morts à la guerre dont on attend encore le retour, des mémoires de colonisation et d’esclavage, de résistance et de collaboration, des femmes violées, des bébés mort-nés, des amours adultères dans le secret des scandales, des abandons, des incestes et des dépossessions, des suicides, de la violence et des meurtres et, tout simplement, de la folie humaine. Cherchez bien… et vous trouverez. Ou fermez les yeux, et savourez la vue depuis le deuxième étage, pourvu que les cris à la cave demeurent suffisamment étouffés.


Aux alentours de 2013, j’avais transféré mon cabinet de consultations dans un petit village de Provence, La Cadière d’Azur, inconnu pour moi au bataillon. J’avais en effet quitté Marseille, après un accident de ski très grave m’empêchant de marcher, où il avait été décidé que je serais mieux à être immobilisée durant plusieurs mois voire années dans la nature, que sur un balcon d’appartement de La Joliette. Alors que j’entendais reprendre mes consultations après m’être remise sur pied, je fis comme l’on fait dans ces circonstances : écrire des cartes de visite aux professionnels locaux, médecins, orthophonistes, etc., pour annoncer l’ouverture de mon cabinet dans ce petit village, que rien ne me prédisposait à habiter. Vint alors à moi une orthophoniste qui, de but en blanc, m’indiqua avoir très bien connu ma grand-mère Andrée Girolami-Boulinier, créatrice de l’orthophonie aux côtés de Suzanne Borel, et même, l’avoir accompagnée à la fin de ses jours. Elle m’indiqua qu’elle devait me restituer « un secret de famille », cause de l’engagement corps et âme de ma grand-mère pour la création de l’orthophonie, bien qu’elle l’eût ignoré toute sa vie (un inceste épouvantable ayant condamné au silence l’une de ses filles, devenue incapable d’apprendre à lire et à écrire). Ce ne fut ni la première fois ni la dernière pour moi, puisqu’à la mort de ma mère, d’autres personnes vinrent encore me confier d’autres « secrets », dont je sais être la seule dépositaire, soit que cela n’intéresse pas les autres, soit qu’ils ne soient pas capables de les entendre (déni). En somme, ayant donc connu ce statut de témoin dans ma famille, et ayant maintes fois eu l’occasion d’analyser ce rôle auprès de mes patients au sein de leur propre famille, c’est donc tout naturellement que je me pose la question de ce témoin dans le système totalitaire. Est-il vraiment témoin « au hasard », ou présélectionné par l’inconscient collectif pour être témoin ?


Pourquoi le système totalitaire n’élimine-t-il pas de façon scrupuleuse et consciencieuse tous les témoins qui sont capables de l’analyser et de le raconter ? Lorsqu’on lit Hannah Arendt ou Klemperer, on sait que l’on n’a pas affaire à des profils ordinaires. Ce sont des « super-témoins ». Ce sont des témoins de qualité. Dans la correspondance entre Hannah Arendt et Günther Anders, une lettre a retenu toute mon attention : celle du 4 août 1940. Réfugiée en France depuis 1933, Hannah Arendt raconte à son ancien époux les pénuries que vit la France en quelques semaines, et leur installation dans une chambre où elle peut se retrouver enfin tranquille avec son mari sans d’autres personnes, après : « la rapidité de la défaite, la recherche et les aventures de mes amis, la vie sur la route que nous avons tous connue ».


Le lecteur ne peut qu’être frappé par la lucidité d’Hannah Arendt sur la période vécue, cette même lucidité qui lui fit quitter l’Allemagne dès 1933, alors que tant de Juifs y restèrent pour leur plus grand malheur. Vient le récit de son internement dans le camp de Gurs, « la vie normale des ombres », camp au sein duquel les conditions étaient déplorables, bien que les femmes s’illusionnassent en racontant des aventures amoureuses mythomanes. « Et puis cette libération: on te disait, si tu veux, tu peux t’en aller — aucun camion, aucune indication, nous savions à peine où nous nous trouvions, à 20 km de la gare la plus proche, la majorité sans le sou (on était déjà coupé de Paris) et sans une adresse et surtout aucune nouvelle du monde et des changements intervenus depuis notre départ. Une très grande partie n’est pas partie.On me considérait comme une aventurière parce que je partais sur-le-champ en abandonnant mes bagages, bien sûr. »


Notons cela : une très grande partie n’est pas partie du camp, alors qu’elle le pouvait. Cette très grande partie prend Hannah Arendt pour une « aventurière », car elle part du camp dès que c’est possible, en abandonnant ses bagages, avec une conscience évidente sur le danger de la situation, que les autres n’ont pas. Dans cette même lettre, elle écrit : « Si les Américains veulent faire quelque chose pour les intellectuels en Europe, qu’ils le fassent. Nous commençons à devenir une espèce rare qui devrait avoir droit à une protection. La chasse n’est pas encore ouverte, mais ça ne tardera pas. »


Aucun déni donc, chez Hannah Arendt, de même que chez Victor Klemperer qui était le seul intellectuel sans doute capable, de par sa formation, de travailler comme il l’a fait sur la langue du IIIe Reich, dans un tel contexte de persécutions. Il n’y avait sans doute qu’un seul Klemperer en Allemagne, lucide dès l’origine de la montée totalitaire (comme Hannah Arendt), et qui choisit en conscience de rester à Dresde, au milieu des stigmatisations antijuives, puis du harcèlement et des rafles. Sur les 6000 juifs de Dresde, douze survécurent. Dont Victor Klemperer, sa femme et son manuscrit, sauvé des bombardements. Hasard ou destin ?


Tout se passe comme si l’inconscient collectif distribuait les rôles dans le système.


J’en ai déjà parlé, à maintes reprises, concernant la distribution des rôles dans le harcèlement: harceleur, harcelé, complice actif, complice passif, etc. Et finalement, je n’avais pas parlé jusqu’à présent de ce rôle essentiel : le témoin. Certains, avec qui j’ai pu échanger sur cette question, pensent que c’est par ultra-narcissisme que le pouvoir totalitaire n’élimine pas certains témoins de qualité. En somme, il faudrait aux pervers et paranoïaques des conteurs de leurs « basses œuvres », afin qu’ils s’en glorifient. Les passionnés du pouvoir ont pourtant leurs hagiographes officiels : n’est-ce pas amplement suffisant? C’est sans doute plus profond que cela : comme une impossibilité métaphysique. La petite voix de la vérité ne peut s’éteindre au cœur de l’expérience humaine. Cela créa l’étonnement de Soljenitsyne : là encore, un témoin de choix ayant survécu de façon totalement miraculeuse aux épreuves et attentats sur sa personne.


Et finalement, y a-t-il jamais eu un génocide qui soit intégralement demeuré sans témoin ?

Vous me direz, on ne le sait pas, car précisément il n’y a pas eu de témoin ! Pour autant, en Colombie où je suis, des massacres indiens inouïs ont eu lieu au XVIe siècle, dont nous gardons encore les traces, et la mémoire, en l’absence de vestiges, d’archéologie probante et surtout, de récits. Revenons à la conception spirituelle qu’a Hegel de « la Raison dans l’Histoire ». Dans l’Histoire se déploie l’Esprit humain, pourrait-on ajouter, selon la dialectique du maître et de l’esclave : libération, enfermement et contraintes, nouvelle libération. La révolution est ce qui permet le passage de l’esclavage à la liberté ,non pas la révolution politiquement manipulée, mais celle qui émane spirituellement des peuples. Le refus de l’oppression, le rejet du chantage ou de la terreur, quitte à en mourir, rend sacrée la liberté. Eh bien, si l’Histoire est la manifestation de l’Esprit, alors il faudra toujours un témoin. Le feu de l’Esprit ne s’éteindra pas tant que l’humanité vivra. À la manière du feu sacré des Vestales, il continuera d’être entretenu par le souffle de la vérité.


------- Notes

1. Conversation du 28 octobre1964 avec Günter Gaus, in Humanité et Terreur, Paris, Payot, 2017.

2. « Maintenant, c’est le suprême combat ! » Eschyle, Les Perses, vers 405, trad. Leconte de Lisle.



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