Entretien sur le livre "Totalitarisme numérique en cours de chargement"
Cet entretien d'Ariane Bilheran était destiné à Pascal Halary, pour "Stop! Le Paris débranché" mais la publication de la revue a été malheureusement interrompue.
Nous le publions ici en intégralité pour les abonnés de la Licorne.
Q1) Dès le début de votre ouvrage, vous démontez les fantasmes technolâtres en réfutant la notion même d’«intelligence artificielle», qui s’avérerait finalement être un oxymore, pour lui substituer le néologisme «grosse machine algorithmique» (GMA). Selon vous, «parler d’"intelligence" à propos de ces machines, c’est vraiment ignorer la manière dont pense l’esprit humain».
L’intelligence ne se réduit pas à emmagasiner des données et à savoir les restituer. L’esprit humain pense de manière dialectique, donc vivante: il explore ses propres oppositions (d’où la nécessité de ne jamais censurer l’expression ni le débat, afin de permettre l’exercice de la pensée, qui peut alors s’aventurer dans des recoins insoupçonnés), pour les résoudre. Lorsque l’on réfléchit à quelque chose, on explore un recoin, puis un autre, on analyse dans le détail, on prend du recul, on se contredit avec des objections, on médite, on rumine, on doute, on examine tous les versants de la médaille, avant de tirer la moindre conclusion. Toute cette réflexion s’inscrit dans une temporalité et une maturation. De plus, nous sommes toujours plus avancés au terme du raisonnement qu’à son début. Ceci n’a donc rien à voir avec de la collecte et la restitution de données. L’expérience de la conscience est une pensée dialectique qui doit appréhender le faux, sortir de l’immédiateté, opposer le singulier et l’universel, la certitude sensible et la rationalité. Elle suppose d’être mise à l’épreuve de l’altérité (Montaigne disait dialoguer avec les auteurs anciens). C’est le propre du questionnement socratique.
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